The Center for Hellenic Studies

VINGT ANS POUR ULYSSE, VINGT ANS POUR HÉLÈNE

Jean Bollack
Au chant XXIV de l’Iliade, devant le corps d’Hector, ramené dans sa maison, Hélène fait l’éloge du mort, parlant en tiers avec deux autres femmes, après Hécube, la mère, et Andromaque, l’épouse (voir l’épisode des vers 718-776). Elle ne parle pas en raison de ses liens de parenté, mais comme hors famille, en tant qu’amante de Pâris, et séductrice, qui a été à l’origine de la mort du défunt que l’on célèbre. Dans son éloge funèbre (ce sont les vers 762-775), elle oppose d’emblée Hector à son frère, Pâris ; lui, Hector, était le plus grand de tous les fils de Priam. Pour Pâris, c’est une autre affaire, décidée par les dieux : appelé aussi Alexandre, le protecteur, il avait la figure d’un dieu; séducteur irrésistible, il a eu le pouvoir de l’amener à Troie – un exploit et la pire des aventures; il a fait d’elle cette «Hélène», objet d’un mépris universel (vers 763s.). «C’est la vingtième année à présent depuis que je suis partie de là-bas (d’Argos en Grèce) et que je me suis éloignée de ma patrie»(vers 765s.). Ces «vingt ans» ont intrigué les lecteurs. Ils posent un vrai problème d’interprétation.
Les scholies comptaient dix ans pour la levée de l’armée grecque . Est-ce que cela concerne Hélène ? Les commentateurs modernes, cherchent l’information érudite ; elle devait faire comprendre l’intervention d’un «rédacteur» ; il rapprocherait une première expédition des Achéens en Mysie, sous le commandement de Télèphe, connue par la Chrestomathie de Proclus,qui résume les Chants Cypriens. Il s’agissait d’un fait introduit secondairement, comme il y en a d’autres, que les lecteurs anciens devaient connaître. En fait on pensait davantage au travail de la composition, découvrant un élément du montage (voir Walter Leaf dans son commentaire, moins assuré pourtant que ne l’était l’analyste radical Peter Von der Mühll, dans Kritisches Hypomnema zur Ilias, Bâle 1952, p. 389, à grand renfort de passages parallèles,exploités dans le contexte :«nous découvrons le poète plus jeune qui introduit une histoire artificiellement interpolée dans les Chants Cypriens»).
On voit mal la relation avec le rapt et avec Hélène - pas mieux qu’avec les préparatifs de la guerre retenus par les scholies. Hélène ne dit pas qu’elle est depuis vingt ans à Troie (comme ce passage difficile l’a fait supposer). Elle est partie de là-bas, de chez Ménélas, et elle est restée éloignée de sa patrie, depuis tout ce temps [1] . C’est la durée de l’absence d’Ulysse, si bien connue par l’Odyssée, de deux fois dix ans; elle prend ici tout son sens. On devrait pouvoir y situer un premier temps rempli par le voyage avec Pâris sur mer. Elle a été ballotée dans le cours de son errance, amenée d’un pays à l’autre, île ou terre ferme (et pourquoi pas déjà l’Egypte ? ). Finalement, les amants sont arrivés à Troie, peu avant les Grecs.
La dissolution du couple de Pâris et d’Hélène dans la palinodie de Stésichore, ou par l’invention d’un simulacre dans l’Hélène d’Euripide, n’est pas compatible avec le rappel de ces aventures-là, dix ans durant sur les mers. La représentation est cohérente au contraire si on l’accorde aux voyages d’Ulysse, comme un équivalent symétrique de ses amours insulaires. Ce serait l’inverse du nostos d’Ulysse, en corrélation pour nous avec les aventures de l’Odyssée. La relation entre les deux héros, Ménélas et Ulysse, reste d’ailleurs toujours fortement marquée. Le modèle d’Ulysse réunira les deux époux à Sparte, quand ils se retrouvent après la guerre. Dans le chant IV de l’Odyssée, Ménélas devant Télémaque, avant de l’avoir reconnu, distingue Ulysse parmi les héros de Troie, et, dans l’ignorance de son destin, assume pour lui-même une partie des souffrances qu’il ne connaît pas (vers 105-112). Hélène reconnaîtra le père dans le fils, aussitôt que la figure d’Ulysse lui est apparue (vers 143). C’est comme si son admiration pour Ulysse l’unissait nouvellement à son ancien mari.
Il n’y a pas lieu pour autant de supposer un emprunt par l’auteur de l’Iliade d’un thème caratéristique de la matière de l’Odyssée. Si l’évocation prend ici, au chant XXIV de l’Iliade, cette forme énigmatique, la perspective pourrait être renversée. Ulysse court l’aventure semblablement, loin de chez lui ; il s’est éloigné de Pénélope, comme Hélène de Ménélas ; suivant son amant, la femme la court également au loin. Les destins se croisent selon la figure du chiasme.
Deux lectures s’offrent : dans l’une, s’il y a intention chez l’auteur de l’Iliade, il pense à Ulysse comme implicitement, en faisant parler Hélène de cette façon ulysséenne devant le corps d’Hector - la femme supérieure est libre, elle sait et peut reconnaître la prouesse, comme le ferait son modèle. Si l’on ne fait pas le rapprochement dans l’Iliade, c’est l’auteur de l’Odyssée qui opère le transfert en interprétant le passage et le motif. Ulysse suivra le modèle d’Hélène, mais à sa manière. Quant à Hélène, elle a choisi la rupture, de son propre chef, quoi qu’elle dise.
Le délire érotique déchaîné a mené Hélène partout. L’errance précède la guerre à laquelle il conduit, et lui vaut finalement la réprobation générale des Troyens, à l’exception de l’unique Hector, qui est resté son défenseur jusqu’au bout. Le passé doit être dit, il se dégage de l’expression qui surprend, du calcul invraisemblable d’une durée, qui demande à être expliqué. Hélène donne aux Troyens «ordinaires» toutes les raisons de la mépriser. Pourtant elle ne se dénigre pas, elle reste Hélène, en exaltant la grandeur et la largeur d’esprit d’Hector. L’interprétation morale a fait d’elle une femme perdue, dévorée par les remords et la peur (le commentaire d’Ameis-Hentze autrefois très répandu, offre un exemple entre mille). Le point de vue avait déjà été combattu par Karl Lehrs, de façon, il est vrai, idéaliste [2] . L’argument est rhétorique, certes, comme il sied dans un hommage rendu à un mort. Mais il fait entendre qu’ Hector, qui n’était pas comme les autres, s’élevait autant qu’elle, l’ulysséenne, au-dessus de la norme.

Footnotes

[ back ] 1. L’aoriste (ebèn) est suivi d’un parfait (apelèlutha). Voir Pierre Chantraine, Gramaire. homérique,vol. II, Syntaxe, 1953, p. 198 s., § 295.
[ back ] 2. «Ueber die Darstellungen der Helena in der Sage und den Schriftwerken der Griechen», dans Populäre Aufsätze aus dem Altertum, 2ème éd., Leipzig 1875, p. 15.