Note critique sur la « belle mort » vernantienne

Teodoro Rennó Assunção
Faculté de Lettres
Université Fédérale de Minas Gerais (Brésil)
[This article was originally published in Classica: Revista Brasileira de Estudos Clássicos, São Paulo, 7/8: 53-62, 1994/1995. It is made available here by permission of the editor-in-chief of Classica.]
Résumé: Cet article vise à critiquer la conception de la mort héroïque proposée par Jean-Pierre Vernant dans l’article « La belle mort est le cadavre outragé ». Il part de la discussion théorique des concepts de « mort » et de « mortalité » et il essaie ensuite de démontrer textuellement que dans l’Iliade la gloire revient à celui qui tue et non pas à celui qui est tué. Il étudie surtout (encore que brièvement) les morts de Patrocle et d’Hector dans l’Iliade pour essayer de vérifier que, en tant que résultats d’erreurs commises par des héros réprésentés comme (ou qualifiés de) nḗpioi (« sots »), elles ne sont nullement « glorieuses ».
Mots clés: Mort héroïque, gloire, erreur, Iliade.
Comme son titre le suggère assez bien, le but de cette note [1] – ou très bref essai – est de critiquer la conception de la mort héroïque exposée par Jean-Pierre Vernant dans le déjà célèbre article « La belle mort est le cadavre outragé », [2] qui – je crois pouvoir l’avouer avec franchise – a longtemps exercé sur moi quelque fascination. Elle partira d’une discussion des fondements théoriques du concept de «la mort» (pas toujours bien explicités ou éclaircis) de l’article de Vernant, pour arriver à l’épreuve décisive qui est la confrontation plus attentive de cette conception vernantienne avec le texte lui-même de l’Iliade.
D’ailleurs, il est presqu’oiseux de dire que ce long article de Vernant contient aussi d’autres sujets (comme celui de l’outrage du cadavre) que nous n’avons pas l’intention de discuter ici, et que le mouvement de la critique – dont le dernier but est de formuler une autre vision sur le thème discuté – suppose, dans le choix même de l’objet critiqué (ici, cet article de Vernant), l’admiration et la reconnaissance pour son travail d’une formulation nette et mémorable sur ce sujet (qui est très loin d’être nouveau) de la mort héroïque dans l’Iliade.

A – Le concept de mort héroïque de J.-P. Vernant

Laissons maintenant J.-P. Vernant lui-même faire une première formulation de cette mort héroïque. La « belle mort » (kalòs thánatos), [3] à savoir la mort au combat d’un guerrier dans la plénitude de sa virilité, « fait apparaître, à la façon d’un révélateur, sur la personne du guerrier tombé dans la bataille l’éminente qualité d’anêr agathos, [4] d’homme valeureux, d’homme de cœur. A celui qui a payé de sa vie son refus du déshonneur au combat, de la honteuse lâcheté, elle assure un indéfectible renom. (…) Pour toute la durée des temps à venir elle fait accéder le guerrier disparu à l’état de gloire ; et l’éclat de cette célébrité, kleos, qui s’attache désormais à son nom et à sa personne, représente comme le terme ultime de l’honneur, son extrême pointe, l’aretê accomplie. » [5]
Pour mieux faire ressortir le nœud de cette première formulation : le rapport entre la mort au combat et la gloire, nous en découperons quelques phrases qui nous paraissent bien le définir. Selon Vernant, c’est la « belle mort » qui assure au jeune guerrier « un indéfectible renom ». C’est elle aussi qui « pour toute la durée des temps à venir » (…) « fait accéder le guerrier disparu à l’état de gloire (…) ».
Mais voyons aussi le premier exemple textuel donné par Vernant et ce qu’il révèle. Il s’agit d’une phrase prononcée par Hector peu avant sa mort. Nous laisserons pour plus tard l’importante analyse du contexte et nous nous contenterons ici de faire quelques remarques élémentaires. Voici la phrase : « Non, je n’entends pas mourir sans lutte ni sans gloire ni sans quelque haut fait dont le récit parvienne aux hommes à venir. » (Il. XXII, 304-305). Certes l’adverbe akleiôs « sans gloire » suggère bien, par contraste, qu’il peut y avoir une manière glorieuse de mourir, celle précisément définie par la négation de l’adverbe aspoudí : non « sans lutte ». Mais précisons bien la suite : c’est le récit de ce quelque chose de grand (méga ti) qu’il fait (réksas), à ‘l’instant de la mort’, qui parviendra aux hommes à venir et non la mort elle-même. Et – malgré la simultanéité grammaticalement possible entre le verbe « mourir » et le participe « faisant » – n’ayons pas peur de dire une évidence : il faut être encore vivant pour faire quelque chose. La gloire donc lui sera accordée en raison de ce « quelque chose de grand » (méga ti) qu’il aura fait peu avant sa mort. La mort, par contre, si nous ne nous laissons pas tromper par cette vague simultanéité grammaticale, est ce qui empêche de faire quoi que ce soit. Et nous apprenons encore par cet exemple que l’être du héros iliadique se définit par son faire.
Cette attention à un détail apparemment insignifiant peut éveiller la méfiance. L’analyse d’un autre exemple textuel pourtant rendra plus explicite ce que nous voulons montrer. Il s’agit d’un exemple cité par Vernant à un moment décisif de sa démonstration du fondement métaphysique de l’acte héroïque : le dernier morceau du fameux discours de Sarpédon à Glaucos au chant XII (310-328). Voici le texte dans la citation de Vernant : « Si échapper à cette guerre, déclare-t-il, nous permettait de vivre ensuite éternellement à l’abri de la vieillesse et de la mort, ce n’est certes pas moi qui combattrais au premier rang, ni qui t’expédierais vers la bataille où l’homme acquiert la gloire […]. Mais, puisque aucun mortel ne peut échapper au trépas, allons-y, que nous donnions la gloire à un autre, ou que lui nous la donne » (Il. XII, 322-328) . [6] Nous pensons que Vernant a eu raison de souligner la mortalité (et la temporalité) comme ultime fondement de l’acte héroïque. [7] Si toutefois l’exploit héroïque veut le dépassement du vieillissement et de la mort, il ne s’ensuit pas qu’ « on dépasse la mort en l’accueillant au lieu de la subir (…) », [8] puisque, comme nous l’avons vu, il n’est pas possible de faire coïncider l’exploit héroïque et la mort, à moins qu’il ne s’agisse de la mort d’un autre, de l’ennemi. C’est exactement cela que nous lisons dans la dernière phrase du discours de Sarpédon : on acquiert la gloire [9] par la mort donnée à l’ennemi, mais c’est celui-ci qui l’acquiert par notre propre mort. L’exploit héroïque – ce qui peut faire l’objet du chant que atteindra les générations suivantes – c’est donc tuer, [10] acte qui, loin d’admettre la mort, suppose évidemment le fait d’être encore vivant.
On pourrait pourtant penser que pour certains guerriers « mineurs » la mort est l’occasion d’être à la fois pour la première et la dernière fois mentionnés par le poète. Parmi ceux-ci il y en a même quelques-uns qui ont le sort de voir esquissée par le poète une très brève biographie ou un portrait peint d’une seule et rapide touche. On peut, certes, se demander si ce genre de mention suffit à caractériser une « gloire », mais il y a une autre raison plus forte qui empêche la pertinence de cette hypothèse. Elle est rappelée par Nicole Loraux, lorsqu’elle dit que « si l’attribution d’un nom et éventuellement d’une histoire revient à créditer d’‘attributs inutiles … ces figures épisodiques de guerriers mineurs’, c’est que tout l’accent du récit porte en l’occurrence sur le tueur, pour qui le mort est, de par son cadavre inerte, une garantie de gloire, et non sur le tué (…). » [11]
Nous ne nous sommes arrêtés sur ce morceau du discours de Sarpédon que parce qu’il résume d’une manière unique ce fondement ultime de l’acte héroïque. Mais dans le raisonnement de Vernant il ne venait que boucler exemplairement un essai de démonstration qui avait pris son point de départ dans l’histoire qui sert d’axe à la trame de l’Iliade : la colère d’Achille. Par-delà son extraordinaire susceptibilité, la raison par laquelle Achille refuse les cadeaux offerts comme réparation par Agamemnon est pareille à celle énoncée par Sarpédon dans la deuxième partie de son discours. Les richesses offertes par Agamemnon sont des choses qu’on peut enlever ou acheter ; cependant « (...) la vie d’un homme ne se retrouve pas ; jamais plus elle ne se laisse ni enlever ni saisir, du jour où elle est sortie de l’enclos de ses dents. » (Il. IX, 408-409). L’accent ici est mis sur le caractère irremplaçable de la vie ou, en d’autres termes, sur l’irréversibilité de la mort, tandis que, en outre de la précision sur la temporalité, le discours de Sarpédon mettait l’accent sur l’inexorabilité de la mort. Et, en dépit de ces nuances différentielles, le mérite du découpage de Vernant est précisément d’avoir mis en évidence la moralité comme fondement « métaphysique » de la valeur de l’acte héroïque. [12]
Mais précisons-le bien : ce terme « mortalité » est de notre entière responsabilité (Vernant ne l’a jamais employé dans son article) et nous ne l’avons introduit que pour mieux distinguer le fait d’être mortel, c’est-à-dire la mort en tant que possibilité, de la mort comprise comme événement. La brève analyse précédente des deux exemples textuels cités par Vernant peut paraître évidente ; elle permet pourtant de mettre à jour ce qui nous semble être une imprécision terminologique de cet auteur. Car la mort est, bien sûr, le fondement de la valeur de l’acte héroïque, mais seulement en tant que possibilité dernière et certaine de l’individu. Cette possibilité est aussi, par nature, indéterminée, mais elle devient beaucoup plus imminente dans une situation de guerre (car c’est comme si la guerre rendait encore « plus mortels » les mortels). La mort en tant que possibilité – toujours présente mais encore plus menaçante dans la guerre – coïncide exactement avec ce que nous désignions par mortalité et ce que Heidegger appelait « être pour la mort ». Evidemment pour que cette possibilité existe, il faut que l’individu soit vivant. Bien au contraire, la mort comme événement représente justement la perte de la possibilité de mourir (et, par conséquent, de vivre) ; elle représente l’immédiate impossibilité pour cet individu de quoi que ce soit. [13]
Ce n’est dons pas une « prompte mort » qui permettra au guerrier d’avoir accès à la gloire, mais les exploits héroïques [14] qu’il accomplit avant de mourir et – il est important de le dire encore une fois – sous le risque imminent de mourir, ce qui précisément donnera une valeur toute spéciale à son acte. D’où un certain paradoxe de la condition du guerrier iliadique : étant donné la nature de sa tâche, il a besoin d’exposer sa vie à presque tout moment de la guerre ; mais pour atteindre ses buts : l’exploit héroïque et la gloire, il a aussi besoin de se maintenir vivant. Il lui faut donc d’une certaine façon à la fois ne pas être lâche et être suffisamment rusé pour éviter la mort. C’est pour cela que, comme nous le verrons par la suite, cette constante exposition de la vie, inscrite dans la suprême valeur guerrière : le courage, ne devra pas être mise comme un principe absolu de conduite sans aucune considération des circonstances dans lesquelles l’acte a lieu.
Ces circonstances dans l’Iliade désignent ou dénomment un reseau complexe de rapports entre les adversaires (et aussi entre les compagnons d’armes) mortels ; un reseau dont les coordonnées sont presque toujours déterminées par le jeu, obscur et à la limite inconnaissable pour le guerrier (ou le héros), des interventions divines. Cet ensemble de rapports – d’une difficile appréhension (paraissant, à quelques moments, échapper jusqu’au contrôle de Zeus) et qui prendra à chaque instant une figure singulière – se distingue des processus naturels par le fait d’être quelque chose de mutable et imprévisible. [15] C’est dans ces circonstances que le mortel agit et il ne peut pas les ignorer. Ce que la multiplicité des scènes guerrières paraît donc nous révéler c’est que (selon un langage aristotélicien) il ne suffit pas d’être courageux, mais qu’il faut encore savoir où, quand et avec qui on doit l’être. [16] Parce que dans cette guerre iliadique le changement et l’imprévisibilité des situations ont encore lieu dans le cadre d’une espèce de loi qui veut bien que les dieux ne puissent pas être toujours à la faveur d’une même armée ou ne donner continuellement la force et la superiorité qu’à un seul des deux adversaires. [17]
L’interprétation vernantienne d’un dernier et célèbre exemple textuel nous permettra de voir comment, par un subtil glissement de sens, encore une fois a pu s’introduire cette méprise conceptuelle (par rapport à la mort) dont nous parlions. Il s’agit des deux destins, ou des deux façons de mourir, que Thétis prévoit pour Achille. « Si je reste à me battre ici autour de la ville de Troie, c’en est fait pour moi du retour ; en revanche, une gloire impérissable m’attend. Si je m’en reviens au contraire dans la terre de ma patrie, c’en est fait pour moi de la noble gloire ; une longue vie, en revanche, m’est réservée, et la mort, qui tout achève, de longtemps ne saurait m’atteindre. » (Il. IX, 412-416). Voici le commentaire de Vernant : « Achille n’a pas eu même à faire son choix ; il s’est trouvé d’emblée incliné du côté de la vie brève. Voué par avance – on pourrait dire par nature – à la belle mort, il est de son vivant comme imprégné déjà par l’aura de la gloire posthume à laquelle il a toujours été promis. » [18] Un peu plus tard dans ce même essai, Vernant, en essayant de formuler une loi de l’héroïsme radical, paraît avoir repris le choix d’Achille dans la proposition introduite par le quand : « Ce que le héros perd en honneurs rendus à sa personne vivante, quand il renonce à la longue vie pour choisir la prompte mort, il le regagne au centuple dans la gloire (…). » [19]
Dans son premier commentaire Vernant suggère, par une juxtaposition, la coïncidence entre le choix automatique de la vie brève et la vocation à la belle mort. Dans le deuxième, c’est le choix même qui est devenu celui de la prompte mort. [20] Mais ce remplacement presque insensible de la vie brève par la prompte mort ne s’avérera pas possible. D’abord parce que le texte lui-même ne l’a jamais dit ; ensuite parce que, comme nous l’avons vu, une prompte mort, loin d’ouvrir l’accès à la gloire, est justement ce qui, en coupant trop tôt sa carrière, empêche le guerrier de faire quoi que ce soit. Et si le guerrier est chanté par ce qu’il a fait et s’il n’a pas su profiter de son temps pour faire grand-chose, il n’aura pas non plus de chance d’accéder à la gloire. C’est ce que nous paraissent indiquer ces nombreux récits, brefs et mélancoliques comme les vies qu’ils sont censés représenter, de guerriers de deuxième rang qui, par malchance ou manque d’attention, meurent avant d’avoir pu accomplir quelque exploit. Dans leur récurrence, ils finissent par avoir l’air d’une espèce de tópos : celui de la vie inaccomplie et ils n’ont évidemment aucun rapport avec une mort glorieuse.
Une vie brève, pourtant, dès qu’elle est éclairée par la lumière insolite de la mortalité, peut être composée par des exploits dont le nombre et la qualité soient suffisants pour assurer à son auteur un renom indéfectible, comme c’est le cas d’Achille. Dans l’Iliade non plus on se saurait croire à un temps homogène et vide au point d’être indifféremment rempli par les actes. On croit, au contraire, que ce sont les actes (et la manière de vivre) qui créent la qualité différentielle du temps. La mort, par contre, représente l’arrêt du temps et l’impossibilité de l’acte. Achille sera donc chanté par ce qu’il a su faire de son bref temps de vie, par les actes qui composent sa biographie. Sa mort ne peut être objet du chant que comme le dernier événement qui achève une vie héroïque.

B – La « belle mort » dans l’Iliade

Il était déjà temps de nous tenir à distance du raisonnement de Vernant pour essayer de voir un peu plus directement comment les choses se passent dans l’Iliade. Nous essaierons maintenant de mettre à l’épreuve ce concept de mort héroïque (ou de « belle mort ») dans le contexte plus large de l’ensemble de l’Iliade. Commençons par le plus grand héros : Achille. Sa « prompte mort », dont parlait Vernant, ne figure pas dans le présent du récit de l’Iliade, c’est-à-dire Achille ne meurt pas dans l’Iliade (même s’il sait qu’il va mourir dans un proche futur). Cela appelle deux remarques. La première, qui n’est que la suite de ce que nous étions en train de dire, c’est que le temps du récit de l’Iliade, même s’il ne compte que peu de jours, suffit pour que le plus grand héros accomplisse certains exploits décisifs et acquière ainsi une gloire impérissable, sans qu’il soit besoin que nous sachions exactement comment son destin s’achève. La deuxième c’est que, ne pouvant pas assister à cette scène de mort, nous ne savons pas précisément de quelle façon et dans quelles circonstances elle a lieu ; et, par suite, si ce n’est par une expectative de cohérence, nous ne pouvons pas savoir avec certitude s’il s’agira d’une mort héroïque. Mais dans ce cas-là l’indétermination n’est pas absolue, puisque Hector prédit peu avant de mourir le lieu et les auteurs de cette mort : « (…) Pâris et Phoebos Apollon, tout brave que tu es, te donneront la mort devant les portes Scées. » (Il. XXII, 359-360). Soulignons ici seulement ce fait qui, à la suite de considérations postérieures sur ce personnage, pourra peut-être apparaître sous un autre jour : c’est Pâris, le guerrier « lâche et efféminé », l’auteur de sa mort.
Achille, cependant, ne constitue pas une exception parmi les grands héros. Parce que, comme l’a bien remarqué Nicole Loraux, le récit épique distingue toujours « soigneusement les grands héros des combattants de moindre envergure : ceux-là tout au plus blessés – voire seulement ‘égratignés’ – par la lance et les flèches de leurs adversaires, ceux-ci tués à tout coup et par tous les coups, en quelque point du corps qu’ils aient été atteints et que ce soit au foie ou à l’épaule, à la tête ou à la jambe. » [21] C’est de là qu’advient peut-être cette évidence narrative : « (…) à l’exception de Patrocle dont la mort est nécessaire pour qu’Achille enfin sorte de sa retraite, on ne tue pas les grands héros dont le récit a besoin. » [22] Il faudrait seulement élargir un peu le cadre de cette exception pour inclure la mort d’Hector et peut-être aussi celle de Sarpédon. Mais nous pouvons maintenant continuer notre esquisse, en essayant d’analyser brièvement la mort de Patrocle.
Le début de l’histoire de la mort de Patrocle coïncide remarquablement avec le premier signe de compassion d’Achille pour ses compagnons (et donc aussi du fléchissement de sa colère). A la fin du chant XI, lorsque les grands guerriers achéens sont blessés et mis hors combat, il aperçoit Nestor qui emmène dans son char Machaon blessé. Le poète précise alors : « (…) il contemple cette détresse sans fond, cette déroute pitoyable. » (Il. XI, 601). Achille appelle Patrocle, qui sort de sa baraque, « (…) et – commente le poète – c’est ici pour lui le début du malheur. » (Il. XI, 604). Parce que, en envoyant Patrocle pour confirmer s’il s’agit de Machaon, Achille donnera à Nestor l’occasion de sensibiliser son ami à l’extrême souffrance de l’armée achéenne et de lui souffler le plan de convaincre Achille de le laisser au moins, en portant ses armes à lui, Achille, combattre avec ses Myrmidons. C’est une espèce de chaîne de compassion qui sera ici déclenchée. Patrocle est ému de telle façon par les paroles de Nestor qu’il ne reviendra voir Achille qu’après avoir donné une aide médicale à Eurypile blessé. Et c’est tout en pleurs [23] que Patrocle s’adresse à Achille (qui, « à le voir, a pitié ») pour lui exposer, en lui reprochant son impiété, l’infortune des Achéens et lui proposer le plan de Nestor. Le poète alors, avec cette prescience de la trame, commente : « Ainsi implore le grand fou (nḗpios), et c’est la male mort, le trépas sanglant, qu’il implore ainsi pour lui-même. » (Il. XVI, 46-47).
Achille enfin fléchit un peu sa colère [24] et cède à la demande de Patrocle. Mais, en dépit du fort intérêt personnel qu’il a à l’obéissance de Patrocle, Achille lui donnera un conseil décisif pour qu’il ne risque pas trop sa vie : « Ecoute jusqu’au bout l’avis que je te veux mettre en tête. (…) Une fois que tu auras chassé l’ennemi loin des nefs, reviens sur tes pas, et, si l’époux retentissant d’Héré t’offre de conquérir encore une autre gloire, résiste au désir de lutter sans moi contre les Troyens belliqueux : ce serait amoindrir ma gloire. Ne cherche pas, enivré par l’orgueil de tuer les Troyens dans la bataille et le carnage, à conduire les nôtres jusqu’aux murs d’Ilion. Crains qu’un des dieux toujours vivants ne vienne de l’Olympe se mettre sur ta route : Apollon le Préservateur aime chèrement les Troyens. Fais demi-tour, aussitôt que le salut aura par toi lui sur les nefs, et laisse-les moi, tous, vider ensuite leur querelle dans la plaine. » (Il. XVI, 83, 87-96). Et, lorsque la première flamme atteint une nef achéenne, Achille appelle Patrocle, il range et exhorte les Myrmidons et enfin il fait une libation en priant à Zeus d’accorder la gloire à Patrocle et, après avoir repoussé des nefs la bataille, de lui faire revenir aux nefs sain et sauf. Voici comment le poète décrit la réponse du dieu : « (…) le prudent Zeus entend ses vœux. Mais le Père des dieux, s’il lui accorde l’un, lui refuse l’autre. Il lui accorde que Patrocle repousse loin des nefs la lutte et le combat, il lui refuse qu’il s’en revienne sain et sauf de la bataille. » (Il. XVI, 249-252).
La première action de Patrocle suffit pour éteindre le feu et permettre aux Achéens de reprendre haleine : le coup de sa pique tue Pyraechmès (en grec litt. « la lance de feu ») et jette la panique parmi les Peoniens. Le Troyens s’enfuient peu après. S’il voulait suivre à la lettre le conseil d’Achille, il aurait dû s’arrêter là. Chacun des chefs achéens tue alors un Troyen (Patrocle ouvre la série en tuant Aréilyque). Hector reconnaît le moment défavorable et finit par fuir parmi l’immense désordre des Troyens qui essaient de regagner Troie. À ce moment, Patrocle cherche à empêcher le chemin de retour aux Troyens et il tue douze adversaires. Cette tuerie éveille la réaction de Sarpédon, ce qui amènera à sa mort aussi par les mains de Patrocle et au premier grand combat autour d’un cadavre. Il réussit à dépouiller le cadavre du héros lycien et son triomphe le pousse à aller encore plus loin, en lui faisant oublier complètement l’avis d’Achille. Le poète, après ce combat acharné, d’abord dit la décision du héros et ensuite commente : « Patrocle cependant, exhortant ses chevaux et Automédon, se met à la poursuite des Troyens et des Lyciens. Pauvre sot (nḗpios) ! ce fut sa grande erreur : s’il avait observé l’ordre du Péléide, il aurait échappé à l’horrible déesse de la noire mort. » (Il. XVI, 684-687). Nḗpios avait déjà été employé pour qualifier Patrocle (Il. XVI, 46) mais désignant alors plutôt une sorte de fatale ignorance de l’avenir. Ici le terme reprend toute sa signification (de « puérilité » et de « sottise ») pour désigner l’absence de sens, le manque d’un minimum de prudence que d’une certaine façon il a choisi [25] et qui finira par lui coûter la vie.
Une première série de meurtres – ce sont neuf Troyens nommés – annonce cette ivresse dangereuse prédite par Achille et précède la tentative par Patrocle d’assaillir les murs de Troie. Même en dépassant beaucoup les limites strictes fixées par Achille, Patrocle a alors une dernière chance de reculer, lorsqu’il est averti par le dieu lui-même : « Trois fois, Patrocle attaque un saillant du haut rempart : trois fois Apollon le repousse, en portant un coup droit, de ses mains immortelles, à son écu resplendissant. Une quatrième fois encore, il bondit, pareil à un dieu ; mais Apollon alors le gourmande d’une voix terrible et lui dit ces mots ailés : « – Arrière, divin Patrocle ! Le destin ne veut pas qu’elle soit prise par ta lance, la ville des Troyens altiers – pas plus que par celle d’Achille, pourtant bien plus brave que toi. » (Il. XVI, 702-709). Patrocle fait ici un recul automatique pour échapper immédiatement à la colère du dieu, mais il est incapable de se souvenir du conseil d’Achille et de le mettre en rapport avec la parole d’Apollon. Il va donc affronter Hector et, en essayant de le tuer, il atteint avec un coup de pierre meurtrier son cocher Cébrion, [26] un fils bâtard de Priam. C’est au cours de la lutte travée pour le cadavre de celui-ci que Patrocle accomplit son dernier exploit. « Trois fois il s’élance, émule de l’ardent Arès, en poussant des cris effroyables : trois fois il tue neuf hommes. » (Il. XVI, 784-785). Le caractère grandiose de l’exploit qui lui donne sa dernière gloire constitue, par une sorte d’ironie d’où n’est pas absente l’apátē de Zeus, le signe dernier et certain de sa proche mort. Il a déjà eu sa chance, Apollon cette fois ne le préviendra plus. Le dieu s’approche invisible, lui frappe le dos et les épaules « du plat de la main » et, une fois brisée la pique et tombés à terre le casque et le bouclier, il détache sa cuirasse. Voici l’apogée renversé de cette aristeía, le négatif de l’euphorie oublieuse : « Un vertige (átē) prend sa raison ; ses glorieux membres sont rompus, il s’arrête, saisi de stupeur. » (Il. XVI, 805-806). Patrocle est devenu une proie facile et il ne reste à Euphorbe (qui porte le premier coup) et à Hector qu’à l’achever.
Maintenant nous essaierons de faire une brève analyse – comme celle de la mort de Patrocle – de la mort d’Hector, c’est-à-dire, sans avoir la moindre prétention d’en explorer toute la richesse de thèmes et de détails, nous essaierons simplement de tracer un schéma qui puisse nous permettre de nous rendre compte des événements principaux qui composent la situation et la scène de la mort. Cela nous suffira pour voir dans quelle mesure dans ce cas il peut ou non s’agir d’une « belle mort ».
L’histoire de la mort d’Hector commence bien avant le dénouement du chant XXII. Elle remonte peut-être à l’excès de confiance d’Hector après la victoire du premier jour de bataille (comme le montre bien son discours à la fin du chant VIII), à son incapacité de reconnaître les changements du vouloir de Zeus (comme le montre son refus de l’interprétation par Polydamas du présage de l’aigle et du serpent au chant XII) et aussi bien à son inévitable ignorance du vrai dessein de Zeus qui est de ne donner la victoire aux Troyens que pour satisfaire les vœux de Thétis et d’Achille. Elle passe aussi par cette mort aisément donnée à Patrocle dont les armes fatidiques seront revêties par un Hector qui ne se méfie nullement du grand danger qu’il court (voir le discours de Zeus dans XVI, 201-208). Mais elle ne devient irréversible que par l’erreur d’Hector lui-même à l’assemblée troyenne au chant XVIII (246-313). [27] À cette assemblée nocturne Polydamas propose prudemment une retraite à l’intérieur des murs de la ville, parce qu’il sait qu’Achille s’est enfin décidé à combattre et qu’au jour suivant les Troyens n’auront plus aucune chance de résister. Hector refuse l’avis de Polydamas et, en croyant encore follement à une protection spéciale de Zeus, propose à l’armée de rester dans la plaine et d’y affronter le lendemain Achille et les Achéens. Après le discours d’Hector, le poète commente : « Ainsi parle Hector, les Troyens l’acclament. Pauvres sots (nḗpioi) ! Pallas Athéné à tous a ravi la raison. Ils approuvent Hector dont l’avis fait leur malheur, et nul n’est pour Polydamas qui leur donne un bon conseil ! » (Il. XVIII, 310-313).
Comme on pourrait s’attendre, une partie des Troyens est trucidée et l’autre est mise en fuite par cet Achille assoiffé de vengeance. Une tromperie d’Apollon permet encore à quelques-uns d’échapper et de rentrer dans la ville, pendant que les Achéens approchent des murailles. Le poète note alors : « Seul Hector reste là, lié par un destin funeste, devant Ilion et les portes Scées. » (Il. XXII, 5-6). Ce que cette situation a d’extraordinairement défavorable pour Hector est rendu encore plus explicite par le début de la parole désespérée de Priam : « Hector, crois-moi, et n’attends pas cet homme, mon enfant, seul ainsi, loin des autres ; sans quoi, bien vite tu seras au terme de ton destin, dompté par le Péléide : il est cent fois plus fort que toi. » (Il. XXII, 38-40). D’abord le rapport des forces avec Achille et puis le fait d’être seul parmi une foule d’adversaires déconseillent entièrement l’affrontement et le rendent mortel pour Hector. Mais sa décision erronée à l’assemblée et son aidṓs (honte) démesurée par rapport à la communauté troyenne (la mégalomanie de son sentiment de responsabilité) finiront par le perdre. Voici la clé de sa perte, au moment même de la délibération : « Ah ! misère ! si je franchis les portes et la muraille, Polydamas sera le premier à m’en faire honte, lui qui me conseillait de diriger les Troyens vers la ville, dans cette nuit maudite qui a vu se lever le divin Achille. Et je ne l’ai pas cru … Comme cela eût mieux valu pourtant. Et maintenant que j’ai, par ma folie, perdu mon peuple, j’ai honte en face des Troyens, des Troyennes aux robes traînantes. Je ne veux pas qu’un moins brave que moi aille dire un jour : ‘Pour avoir eu trop confiance en sa force, Hector a perdu son peuple’. » (Il. XXII, 99-107). [28] Hector cependant hésite et, avant de se décider, arrive à s’imaginer naïvement une proposition pacifique de reconnaissance de la défaite. À ce moment, il n’y a déjà plus de retour possible, car Achille s’approche, resplendissant de l’éclat terrifiant du bronze. « Dès qu’il le voit, la terreur prend Hector. Il n’a plus le cœur de rester où il est ; laissant derrière lui les portes, il part et prend la fuite ; et le fils de Pélée s’élance, sûr de ses pieds agiles. » (Il. XXII, 136-138). Loin d’exposer courageusement sa vie, lors de cette première rencontre, la réaction d’Hector est donc (comme celle d’un lâche, si nous la jugions selon des critères moraux absolus) de fuir. Le poète pourtant, attentif comme Priam à la situation et au rapport des forces entre les deux adversaires, ne le qualifie pas de lâche. « Devant, c’est un brave qui fuit, mais plus brave est encore celui qui le poursuit – à toutes jambes. » (Il. XXII, 158-159). La poursuite continue et Hector paraît montrer par ses intentions que la meilleure décision aurait été celle de rentrer dans la ville et éviter l’affrontement. « A chaque fois qu’il songe à se jeter sur les portes dardaniennes et à se placer sous le bon rempart, dans l’espoir que les Troyens de là-haut le défendront avec leurs traits, à chaque fois Achille, prenant les devants, lui coupe la route et le détourne vers la plaine, en volant toujours lui-même du côté de la cité. » (Il. XXII, 194-198). [29]
Sur le plan divin, Zeus, qui, en dépit de sa pitié pour Hector, ne peut pas le soustraire à sa mort, finit par donner son assentiment à Athéné qui dès lors agira de façon décisive. Après que Zeus a pesé les kêres d’Achille et d’Hector dans sa balance d’or (et c’est celle d’Hector qui descend), Apollon, qui vient de donner à Hector le dernier secours, l’abandonne. Le champ est désormais libre pour Athéné. Elle se déguise parfaitement en Déiphobe, frère d’Hector, et le convainc d’affronter, avec son aide, Achille. Ce n’est qu’alors, trompé par Athéné, que Hector enfin s’arrête de fuir et se décide à combattre Achille. Mais c’est un piège : Athéné d’abord rend (sans être vue d’Hector) à Achille la javeline qu’il avait perdue dans ce premier coup que Hector réussit à éviter ; et, lorsque Hector perd aussi la sienne dans son coup inefficace et appelle Déiphobe pour lui en demander une autre, Déiphobe n’est plus là, Athéné l’a fait disparaître. Hector alors comprend la tromperie et flaire la présence d’une mort inévitable : « Hélas ! point de doute, les dieux m’appellent à la mort. Je croyais près de moi avoir le héros Déiphobe. Mais il est dans nos murs : Pallas Athéné m’a joué ! A cette heure, elle n’est plus loin, elle est là, pour moi toute proche, la cruelle mort. Nul moyen de lui échapper. » (Il. XXII, 297-301). C’est donc dans la suite de ce discours et dans ce contexte précis, qui en soi n’a rien d’édifiant, qu’il faut mettre l’héroïsme de la dernière heure d’Hector, contenu dans cette phrase tant de fois citée (et quelquefois hors de son contexte) : « Eh bien ! non, je n’entends pas mourir sans lutte ni sans gloire, ni sans quelque haut fait, dont le récit parvienne aux hommes à venir. » (Il. XXII, 304-305). Il n’y aura pas de haut fait, [30] sinon celui d’Achille qui achève Hector d’une façon relativement banale (excepté le détail – même s’il est nécessaire pour l’économie narrative – légèrement grotesque d’une gorge traversée par une lance et pourtant encore parlante). Au point « (...) où la clavicule sépare l’épaule du cou, de la gorge (…), c’est là que le divin Achille pousse sa javeline contre Hector en pleine ardeur. La pointe va tout droit à travers le cou délicat. La lourde pique de bronze ne perce pas cependant la trachée : il peut ainsi répondre et dire quelques mots. » (Il. XXII, 324-329).
Si maintenant, pour faire un bref bilan, nous revenons à ces morts des deux grands héros et si nous portons notre attention à l’ensemble de la scène décrite par le poète plutôt qu’au discours d’un des personnages (surtout celui d’Hector), nous pourrons constater qu’elles n’ont rien de « belles » ni de « glorieuses » pour ceux qui les ont subies. La mort de Patrocle apparaît comme conséquence d’abord de l’oubli du prudent conseil d’Achille et puis de son incapacité de percevoir le grand danger de la présence d’Apollon, même après avoir été averti par le dieu en personne. Ses exploits le rendent ivre et inattentif et ne font que l’approcher fatalement de sa propre mort. C’est la mort d’un téméraire, d’un nḗpios, un « sot », comme le dit bien le poète. La mort d’Hector, à son tour, montre un héros trompé d’abord par la démesure de son aidṓs qui l’empêche d’évaluer objectivement la situation et le rapport des forces avec l’adversaire. Elle montre aussi un héros qui, pris de peur, fuit éperdument devant un ennemi beaucoup plus fort et (un héros) qui ne se décide à l’affronter que lorsqu’il est trompé par la déesse. A la suite de quelques erreurs fatidiques d’Hector, c’est la tromperie d’Athéné, plutôt que le désir de gloire du héros, le dernier responsable manifeste de cette mort.

Références bibliographiques

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WEIL, Simone. “L’Iliade ou le poème de la force” in La source grecque. Paris: Gallimard, 1953, p. 11-42.

Footnotes

[ back ] 1. Cette « Note critique » est presqu’entièrement sortie – sauf sa brève introduction et un ajout quelque peu philosophique à un paragraphe assez long, tous les deux ne faisant partie que du texte portugais de l’article “Nota crítica à bela morte vernantiana” (Classica 7/8, 1994/1995, p. 53-62), qui n’a été que légèrement rétouché dans son résumé, son introduction et quelques unes de ses notes et de ses références, mais jamais actualisé dans sa bibliographie très modeste et datée, ainsi que dans sa formulation plutôt d’ébauche – du texte français de l’« Introduction » de mon mémoire de D.É.A. « Les circonstances et l’action héroïque dans l’Iliade », sous la direction de Nicole Loraux, présenté à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris), à la fin du moi de juin 1994. [ back ] Pour ne donner que quelques exemples plus importants de l’ignorance et du caractère tout à fait daté de mon article (ce qui n’empêche pas qu’il puisse encore avoir quelques intuitions ou hypothèses à être considerées avec attention), je rappelerai ici (mais pas dans les références bibliographiques à la fin de cet article, parce que je ne les y ai pas utilisé) l’article de Nadia van Brock, « Substitution rituelle » (Revue Hittite et Asianique, v. 65, 1959, p. 117-146); la monographie de Leonard Muellner, The meaning of homeric eukhomai through its formulas (Innsbrucker Beiträge zur Sprachwissenschaft, Band 13. Innsbruck: Universität Innsbruck, 1976); la monographie de Dale S. Sinos, Achilles, Patroklos and the meaning of philos (Innsbrucker Beiträge zur Sprachwissenschaft, Band 29. Innsbruck: Innsbruck Universität, 1980); le livre de Steve Löwestam, The death of Patroklos. A study in typology (Beiträge zur klassischen Philologie, Heft 133. Königstein/Ts.: Verlag Anton Hain, 1981); le livre de Leonard Muellner, The anger of Achilles. Mênis in greek epic (Ithaca: Cornell University Press, 1996) et son article tout à fait récent « Metonymy, metaphor, Patroklos, Achilles » (Classica vol. 32, n. 2, 2019, p. 139-155); et mon article « A philótes de Pátroclo e Aquiles na Ilíada (um esboço) » (VI Simpósio Internacional de Estudos Antigos: philía/amicitia, a amizade na Antiguidade, 2018, Belo Horizonte. Atas do VI Simpósio Internacional de Estudos Antigos: philía/amicitia, a amizade na Antiguidade. Recife: Even3, 2017, p. 1-20).  
[ back ] 2. Cet essai fut d’abord publié en portugais (traduit par Elisa A. Kossovitch e João Adolfo Hansen) dans la revue (du Département de Philosophie de l’Université de São Paulo) Discurso nº 9, 1979 (p. 31-62). Il fut ensuite repris dans l’ouvrage collectif La mort, les morts dans les sociétés anciennes dirigé par Gherardo Gnoli et Jean-Pierre Vernant (Paris: Maison des Sciences de l’Homme, 1982, p. 45-76), qui a réuni les travaux presentés dans un Colloque sur l’idéologie funéraire (dans les sociétés anciennes) à Ischia (en Italie) en décembre 1977, organisé par l’Institut Oriental de Naples et par le Centre Louis Gernet (Paris), et qui fut ensuite repris aussi dans le recueil d’essais individuel de J.-P. Vernant L’individu, la mort, l’amour (Paris : Gallimard, 1989, p. 41-79), qui sera toujours notre référence ici.
[ back ] 3. J.-P. Vernant indique dans son essai le contexte, tout à fait différent de celui de l’épopée homérique, d’où il puise cette dénomination : les oraisons funèbres athéniennes, sur lesquelles l’ouvrage de référence (qu’il connaissait d’ailleurs très bien) était alors et continue à être maintenant L’invention d’Athènes : Histoire de l’oraison funèbre dans la « cité classique » de Nicole Loraux (Paris: Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1981). Sur la pertinence de cette appropriation (ou de ce déplacement) voir la critique de Nicole Loraux dans l’article « Le point de vue du mort », Po&ie 57, 1991, p. 67-74.
[ back ] 4. Sauf dans le cas d’une citation d’un texte français, comme celui-ci de J.-P. Vernant, nous avons adopté, tout au long du texte principal de cet article, une translittération plus fidèle du grec ancien en caractères latins, avec l’indication des voyelles « e » et « o » longues et la conservation des différents accents sur leurs places originelles dans les mots.
[ back ] 5. Vernant, J.-P., « La belle mort et le cadavre outragé » in L’individu, la mort, l’amour. Paris : Gallimard, 1989 ; p. 41 et 42.
[ back ] 6. Vernant, J.-P., op. cit., p. 52. Cette citation appelle une remarque d’ordre disons technique : c’est que nous ne trouverons jamais la dernière phrase citée par Vernant dans le texte grec. Après avoir repris, avec de légères altérations, la traduction de Paul Mazon pour la première phrase citée dans ce morceau, il paraît avoir fait un résumé de la deuxième phrase dans cette même traduction. Je ne commenterais pas ici le texte grec (il est facile d’ailleurs de le consulter) ; il me suffit ici de citer cette deuxième phrase dans la traduction de P. Mazon : « Mais, puisqu’en fait et quoi qu’on fasse, les déesses du trépas sont là embusquées, innombrables, et qu’aucun mortel ne peut ni les fuir ni leur échapper, allons voir si nous donnerons la gloire à un autre, ou bien si c’est un autre qui nous la donnera, à nous. » (Il. XII, 26-28). C’est cette traduction de Mazon qui (sauf une indication) sera toujours citée.
[ back ] 7. Cependant nous trouvons très discutable ici l’idée vernantienne d’une opposition entre une timḗ ordinaire et mondaine représentée par les avantages matériels et le prestige social (« bonne chère, bonnes terres, bon vin, places d’honneur, renom ») et une autre timḗ métaphysique représentée par une gloire (kléos) qui peut continuer à exister quand on n’est plus à ce monde. Car c’est la même mortalité qui est aussi à la base de la valeur sociale accordée au risque que court ce guerrier qui combat aux premiers rangs. C’est justement parce qu’il s’expose au danger maximal, parce qu’il risque irréversiblement son existence même, que ce guerrier vaillant sera récompensé par les honneurs « mondains » (qui devaient d’ailleurs être d’un très haut prix pour ces Grecs homériques qui ne croyaient pas à une vraie survie).
[ back ] 8. Vernant, J.-P., op. cit., p. 52.
[ back ] 9. Le mot grec, traduit ici par « gloire », n’est pas kléos mais eûkhos qui désigne plutôt la victoire dont on se vante (et qui est objet d’orgueil) et qui se rapproche du verbe eúkhomai qui a le sens de « se vanter », « se glorifier », mais aussi de « faire un vœu ou une prière ». Cela pourtant n’invalide pas notre raisonnement, parce qu’il est très peu probable d’entendre le kléos de qui a donné, par sa mort, l’eûkhos à l’ennemi. Ce n’est qu’Hector qui peut le suggérer mais précisément dans cette phrase dont nous venons de critiquer l’interprétation de J.-P. Vernant.
[ back ] 10. C’est ce qu’a voulu démontrer Nicole Loraux dans « L’Iliade moins les héros » L’inactuel nº 1, 1994, p. 37 à 41 ; et aussi Bénédicte Gros dans Ni fou, ni aveugle, ni criminel, Mémoire de l’EHESS, 1993, p. 14.
[ back ] 11. Loraux, N., « L’Iliade moins les héros », op. cit., p. 41.
[ back ] 12. Il faudrait encore se demander si la mortalité ne serait pas à l’origine de quelque valeur que ce soit accordée à n’importe quel acte humain, comme l’a suggéré avec insistance V. Jankélévitch dans son traité (sur) La mort et aussi, dans une espèce de réduction à l’absurde, J. L. Borges dans le conte (ou nouvelle) “El imortal” (« L’immortel »).
[ back ] 13. M. Heidegger le définit bien, quand il dit : « La mort comme possible n’a rigoureusement rien d’un utilisable ou d’un être là-devant possible ; elle est, au contraire, une possibilité d’être du Dasein. Sinon se préoccuper de réaliser ce possible devrait conduire à provoquer le décès. Mais par là le Dasein se retirerait de sous ses pieds le sol lui permettant d’être en existant vers la mort. » (Être et temps, tr. F. Vézin. Paris : Gallimard, 1986, p. 316).
[ back ] 14. Dans l’univers de l’Iliade l’exploit héroïque par excellence c’est tuer, c’est-à-dire la mort de l’ennemi, ce qui toutefois n’empêche pas que des actes moins directement violents, comme par exemple bien délibérer, soient aussi dignes de la mémoire du chant. Cependant, dans l’univers « après-guerre » de l’Odyssée l’exploit héroïque est d’une toute autre nature – même si le rapport avec le danger se maintient dans l’aventure – puisque Ulysse acquiert la gloire pour avoir su plusieurs fois éviter une prompte mort et revenir sain et sauf dans la terre de sa patrie.
[ back ] 15. Dans un langage aristotélicien, l’imprévisible serait dit « ce qui peut être autrement qu’il n’est, tò endekhómenon állōs ékhein », (Aubenque, P., La prudence chez Aristote. Paris : P.U.F., 1963, p. 65), ce qui sera nommé « le contingent » ou « la contingence » par Pierre Aubenque.
[ back ] 16. Comme le dit (d’une façon lapidaire) Pierre Aubenque, « l’homme est un être de situation, ne pouvant vivre les principes que sur le mode de l’événement et du singulier. » (Aubenque, 1963, p. 65). Pour le rapport entre l’action et les circonstances voir le sous-chapitre 1, « La contingence », du chapitre II, « Cosmologie de la prudence », de La prudence chez Aristote (Aubenque, 1963, p. 64-95).
[ back ] 17. Pour la formulation de cette « loi » qui rend tout à fait relatif le pouvoir de n’importe quel héros, voir l’article « L’Iliade ou le poème de la force » de Simone Weil (Weil, S., La source grecque. Paris: Gallimard, 1953, p. 11-42).
[ back ] 18. Vernant, J.-P., op. cit., p. 43.
[ back ] 19. Idem, p. 52 et 53.
[ back ] 20. Le choix d’une « prompte mort » n’est jamais formulé par Achille. Le terme lui-même « prompte mort » n’est suggéré que négativement lorsque, à la fin de la présentation de ses deux destins exclusifs, Achille dit que s’il se décide pour le retour et la perte de la gloire, « (…) la mort, qui tout achève, de longtemps ne saurait m’atteindre. » (Il. IX, 416). C’est de l’adverbe ôka, un peu caché dans la traduction de Mazon, que vient la notion exprimée dans l’adjectif « prompte ». Essayons une traduction plus littérale : « et l’achèvement de la mort ne saurait m’atteindre rapidement (ôka) ».
[ back ] 21. Loraux, N., « L’Iliade moins les héros », op. cit., p. 29.
[ back ] 22. Ibidem.
[ back ] 23. La haute charge émotive de ces pleurs est bien indiquée par deux comparaisons. La première compare les larmes brûlantes de Patrocle à « (…) une source d’ombre, qui, d’un roc escarpé, déverse son eau noire. » (Il. XVI, 3-4). Dans la deuxième, Patrocle en larmes est comparé par Achille à « (…) une petite fille, qui court à côté de sa mère et lui demande de la prendre : elle se suspend à sa robe, elle l’empêche d’avancer, et ses yeux en larmes supplient qu’on la prenne. » (Il. XVI, 7-10).
[ back ] 24. L’histoire de la querelle avec Agamemnon est encore reprise mais cette fois pour qu’un tournant de la colère soit marqué, avec une anticipation du terme prévu à Ajax : « Mais laissons le passé être le passé. Aussi bien, je le crois, n’est-il guère possible de garder dans le cœur un courroux obstiné. Et pourtant je ne pensais pas mettre un terme à ma colère avant l’instant où la huée et la bataille seraient arrivées à mes nefs. » (Il. XVI, 60-63).
[ back ] 25. Le choix du héros coïncide pourtant (paradoxalement pour nous) avec la détermination de son destin par Zeus. Pendant le combat autour du cadavre de Sarpédon, Zeus est montré en train de décider la forme que prendra la mort de Patrocle. Avant la première tuerie de neuf Troyens et après le commentaire sur le caractère nḗpios de Patrocle, le poète commente : « Mais le vouloir de Zeus toujours est plus fort que celui d’un mortel. (…) C’est Zeus, cette fois encore, qui lâche la bride à son cœur dans sa poitrine. » (Il. XVI, 688 et 691).
[ back ] 26. Le sarcasme du triomphe de Patrocle paraît signaler, par sa violence, l’oubli fatal du danger et l’approche de la mort : « - Ah ! qu’il est souple, celui-là ! quelle aisance dans ses sauts ! S’il se trouvait un jour sur la mer poissonneuse, ce chercheur d’huîtres-là nourrirait bien des gens, en sautant ainsi du haut d’une nef, même par gros temps, à voir l’aisance avec laquelle il saute d’un char dans la plaine. » (Il. XVI, 745-749).
[ back ] 27. Pour une discussion en détail du rapport d’Hector avec Polydamas et de tout l’enchaînement de l’erreur du héros troyen, nous renvoyons au chapitre IV, « L’erreur », du livre La tragédie d’Hector : Nature et culture dans l’Iliade de James Redfield (Paris : Flammarion, 1984, p. 165-200).
[ back ] 28. La suite immédiate de ce discours d’Hector – il n’est pas du narrateur ! – nous réserve la seule formulation positive de la « mort glorieuse » dans l’Iliade : « C’est là ce qu’on dira : pour moi, mieux vaudrait cent fois affronter Achille et ne revenir qu’après l’avoir tué, ou succomber sous lui, glorieusement (olésthai eukleiôs), devant ma cité. » (Il. XXII, 108-110).
[ back ] 29. L’immense fragilité d’Hector à ce moment-là – ce qui confirme l’objectivité de l’avis de Priam – est signalée par ce geste d’Achille : « Cependant le divin Achille, d’un signe aux siens, leur fait défense de lancer sur Hector leurs traits amers : il ne veut pas que quelque autre l’atteigne et en retire la gloire, alors qu’il ne viendrait, lui, que le second. » (Il. XXII, 205-207).
[ back ] 30. Je renvoie à l’analyse de cette phrase faite au début de l’article.
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