Classics@7: Catherine Darbo-Peschanski, L’opérateur féminin dans l’analyse du politique grec chez Nicole Loraux : le négatif et l’analogie

L’opérateur féminin dans l’analyse du politique grec chez Nicole Loraux : le négatif et l’analogie

Catherine Darbo-Peschanski,
Directeur de Recherche au CNRS (DR), Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS; UMR 7130).
Ce que Nicole Loraux dit au début des Expériences de Tirésias, « ce n’est pas un livre sur les femmes, même s’il y est souvent question des femmes grecques » [1] , vaut pour toute son œuvre. Certes on y rencontre des femmes grecques : Hélène, Hécube, Antigone et d’autres encore, mais ce qui intéresse d’abord Nicole Loraux est le féminin en tant qu’ « opérateur ».
Ce déplacement de la femme au féminin a pour effets majeurs de ne pas cantonner la réflexion aux différences physiologiques des sexes, même si ces différences interviennent, ni aux différences de leurs rôles sociaux. Pour Nicole Loraux en effet, il est toujours question d’opérations de pensée. Or, dans celles-ci, le féminin peut habiter l’homme comme le masculin, la femme.
Le mot d’opérateur n’est pas moins important. Il met en effet l’accent sur le mouvement que crée le féminin. Il s’agira de décrire les déplacements auxquels le féminin donne lieu.
Dans le tableau que je vais tenter de composer, de la manière dont Nicole Loraux analyse les opérations du féminin, je voudrais faire apparaître le jeu qu’elle fait jouer, sans jamais le théoriser, aux deux fondements sur lesquels elle fait reposer cette activité, je veux dire l’analogie et la négation, voire, d’une certaine manière et d’une certaine manière seulement, le négatif.

Analogie

Si l’opérateur féminin peut faire son office et créer du déplacement, c’est qu’une circulation est possible entre plusieurs domaines. Cette circulation tient à ce que ces domaines sont structurés analogiquement et cela de deux manières : aux yeux de Nicole Loraux, d’une part, ils sont tous polarisés par les Grecs eux-mêmes et par une bonne partie des spécialistes de l’Antiquité ; d’autre part, il sont dotés, de son propre point de vue cette fois, d’un psychisme.

Polarisation

Plaçons-nous du côté de l’objet d’étude tout d’abord.
Il s’agit en premier lieu du domaine de l’idéologie civique officielle telle qu’elle s’exprime notamment à travers les oraisons funèbres où la cité d’Athènes dit ce qu’elle veut être. Là, place aux citoyens, hommes virils (andres), parés de leur attribut d’essence, le courage (andreia) [2] , en charge de défendre la cité dans la guerre extérieure (polemos) et auxquels la patrie rend hommage au cours d’une cérémonie où leur singularité, voire leur corporéité, est effacée dans l’exaltation de leur égalité. Sont alors posées dans l’altérité les femmes : non citoyennes, à l’écart des travaux guerriers et de la place publique.
À des rôles politiques et sociaux opposés correspondent aussi des corporéités antithétiques : d’un côté l’homme dur, sec et pénétrant ; de l’autre, la femme tendre, humide, close sur l’enfant qu’elle porte.
Face à l’idéologie civique Nicole Loraux élit la tragédie comme autre objet d’étude privilégié. Il s’agit de ce spectacle institutionnel dans lequel elle voit une « anti-politique », et non pas une « a-politique », et qui est tout aussi nettement polarisée, mais à l’inverse. Quand les femmes étaient absentes et que s’imposaient les mâles citoyens, elles sont omniprésentes (esclaves barbares, reines tyranniques ou filles révoltées) ; quand le silence leur seyait, elles parlent tant et plus ; alors qu’on se plaisait à penser leurs corps reclus et pudiquement muets, elles sortent et hurlent leur douleur.
La polarité obvie et explicite des objets, ajoute Nicole Loraux, se trouve acceptée telle quelle par bien des hellénistes modernes (historiens, philosophes, anthropologues de la Grèce ancienne) qui la reconduisent en procédant par tables d’oppositions, closes sur elles-mêmes, selon une logique d’exclusion et de séparation sans reste : activité/passivité ; chaud/froid ; dedans/dehors ; guerre/lit etc. Or il convient donc de se méfier et de ne pas accepter de dire les Grecs exactement comme ils se disent le plus volontiers eux-mêmes.

Psychisme

Pour Nicole Loraux, les domaines d’étude précédemment évoqués sont également dotés d’un psychisme ou d’une vie psychique. Mais telle est une des particularités de ses interprétations que de ne pas plus s’en tenir à l’analyse des pratiques effectives qu’à la psychanalyse appliquée à tel ou tel personnage. Qu’importe pour elle en effet qu’en voyant Athéna nue c’est peut être sa propre mère que Tirésias voit ainsi. En revanche (et il y a peut-être là matière à discussion), s’appuyant en cela sur ce que soutiennent certains Grecs eux-mêmes, elle dote la cité d’une âme et loge le désir comme le déni ou le refoulement dans la construction idéologique que celle-ci produit collectivement.
Il faut faire intervenir aussi le psychisme de la communauté des interprètes de la culture grecque. Pour leur part, ils « redoutent » l’ambivalence, éprouvent du « soulagement » à se replier sur les rôles sociaux assignés aux hommes et aux femmes, écartant ainsi le trouble et les risques. Ils prennent au mot les discours édifiants et s’installent dans une rassurante clarté.

La dynamique des opérateurs

Opérateurs isomorphes

Or, à l’intérieur de ces champs analogiquement organisés selon une logique polaire et sous-tendus par des psychismes en quelque sorte collectifs, viennent jouer deux opérateurs qu’on peut dire isomorphes : le féminin et la stasis. Ce sont tous deux des coins qui fissurent l’ordre civique en y insinuant le travail d’un refoulé qui en mine la bonne ordonnance et qui substitue à une logique proclamée d’oppositions tranchées et d’inversions sans reste, une logique de l’inclusion et d’échanges qui ne sont jamais sans reste.
Dès lors, en effet, que, dans l’opposition homme/femme que produit l’idéologie civique ancienne relayée par celle des interprètes modernes, Nicole Loraux préfère lire l’opposition masculin/féminin et prend en compte les mécanismes du psychisme, tout change et le premier partage se trouve ébranlé. Une comparaison s’avère féconde. Il s’agit de celle qu’on peut faire avec l’opposition védique entre le village et la forêt. Dans ce cas, les villageois sont poussés à déplacer celle-ci en tentant de capter et d’absorber la forêt. De là se dégage une constatation qui vaut pour la Grèce, celle du caractère intolérable qui pousse l’ordre englobant à intégrer celui de l’autre, quitte à subir son influence, à adopter en partie son langage [3] .
Pulsion d’intégration donc et, à l’horizon, le féminin comme « objet le plus désiré de l’homme grec » au sein même d’un système qui prétend le bloquer dans une virilité pure.
Fantasme, dit encore Nicole Loraux, que de vouloir s’approprier la féminité dans une de ses manifestations les plus reconnues : la grossesse et l’enfantement. Fantasme pour le citoyen qui vise à l’excellence (aretê) que de désirer connaître le plaisir et la douleur féminins comme ce qu’il y a de plus intense. Quant à la tragédie, anti-politique, qui met en son centre ce que le politique officiel place sur ses marges, elle joue sur les mêmes ressorts.
De son côté, la guerre civile (la stasis) est prise dans une autre distinction canonique qui l’oppose, monstre hideux et fléau absolu, au polemos, la guerre extérieure, la seule acceptable parce qu’on la mène contre ce qui n’est pas la cité. Or, à lire attentivement le récit que fait Thucydide de l’affrontement qui, à la fin du Ve siècle avant notre ère, oppose les oligarques de la ville restés à Athènes aux démocrates revenus de Samos et qui clôt l’épisode de la tyrannie des Trente, une telle distinction montre sa fragilité. Les deux armées de citoyens en arrivent en effet, « bon gré, mal gré » à se livrer cette guerre somme toute légitime qu’est le polemos. C’est que la guerre bien réglée introduit paradoxalement quelque chose comme un ordre ou une justice et ménage ainsi la place d’une réconciliation, c’est-à-dire le rétablissement d’une unité. Au cœur du déchirement, la guerre civile suscite donc l’unité civique et rien ne dit mieux la négation féconde qu’elle introduit que, dans les récits qui en sont faits, le recours aux pronoms réfléchis en lieu et place des expressions de la réciprocité et, plus généralement, le parti pris de symétriser la dissymétrie.
Mais ces « solutions imaginaires » demandent à être constamment remises en œuvre et l’unité politique doit sans cesse se construire à partir de la dualité même qui la terrorise.
Il en va de même pour le féminin. Dans le théâtre classique où :
les hommes citoyens font tout (jouer, écouter, juger), cette virilité civique n’est soutenue que modalisée par le féminin [4] ,
les hommes habillées en longues robes jouent des femmes et parfois, cas extrême, des femmes qui, à l’occasion se déguisent en hommes, le tout sous le patronage d’un dieu androgyne : Dionysos. La modalisation de la virilité citoyenne dans ces travestissements ne peut alors être rapportée à la mécanique de l’inversion pure et simple car elle complexifie les échanges jusqu’à installer le féminin au cœur du masculin.
Nicole Loraux interprète également les métaphores de l’enfantement qui, chez Platon, servent à dire et à penser l’homme philosophant comme un autre champ où le masculin est conduit à intégrer le féminin pour se constituer comme masculin. L’âme souffre de la douleur de l’enfantement et fait du féminin une des dimensions du philosophe.

Le système se complique

Toutefois Nicole Loraux procède à l’un de « ses tours de plus » par lesquels elle complexifie les modèles qu’elle a d’abord dégagés parce qu’ils lui apparaissent toujours trop durs et trop fermés, tant elle est attentive aux mouvements qui, dans ce qu’on croit tenir, introduisent une souplesse propice à la fuite.
Elle le fait d’abord en affirmant la secrète parenté entre les deux opérateurs que sont le féminin et la stasis. Ainsi, dans les épisodes historiques de guerres civiles, les femmes font soudain irruption dans l’espace politique, signe que, s’agissant cette fois des opérateurs que sont le féminin et la sédition, on peut postuler un lien entre eux. Du coup, le féminin devient une dimension fondamentale du politique, ce qui le fait bouger et travailler sans cesse à se construire aux côtés de la stasis, dont Nicole Loraux fait, par ailleurs, l’essence même du politique.
En second lieu, Nicole Loraux dédouble le féminin selon la période dans laquelle il opère. Elle trouve en effet dans le monde héroïque un modèle qui vient fournir un contre point au modèle classique. Il permet d’interroger celui-ci, d’en questionner la belle ordonnance et d’y repérer des fissures. Le héros iliadique, au premier chef Achille, le guerrier par excellence, entretient avec la féminité une relation très étroite. Les flèches et les épées déchirent sa blanche peau ; il a peur, il pleure. Ailleurs, ce sera Héraclès, le plus viril de tous, qui file, revêt des vêtements de femme et meurt dans des souffrances que le vocabulaire grec rapproche de celles de l’enfantement. Ailleurs encore apparaît Tirésias qui sait, pour avoir été femme, ce qu’il en est, non plus de la douleur, mais du plaisir féminin et le déclare aussi désirable que Héraclès le montre pour la douleur. C’est, dit Nicole Loraux, que « l’épopée ne trie jamais jusqu’au bout », mais répartit le masculin et le féminin plutôt qu’elle ne les sépare. Aussi le héros iliadique se fait-il traiter de femme sans perdre sa virilité tandis que la plus conforme des épouses, Andromaque, porte le nom d’une amazone qui la pousse dans l’univers guerrier. Dans tous les cas en effet, le masculin englobe le féminin et se sert de cette intégration pour affirmer la virilité.
Du coup, on peut adresser au citoyen classique l’objection des héros épiques et, depuis ce point d’observation, analyser celui-ci comme une « construction imaginaire ».
Enfin, le détour par l’univers héroïque, après avoir dédoublé l’opérateur féminin, permet aussi de l’enrichir. Non seulement l’épopée montre que l’introduction dans le masculin du désir des expériences féminines extrêmes du plaisir et de la douleur est ce qui convient le mieux à l’affirmation de la virilité, mais encore, avec les expériences de Tirésias, elle confère à l’opérateur féminin le pouvoir d’introduire à une forme de connaissance qui peut, à son tour, être objet de désir. Lisons Nicole Loraux :
Le chant XI de l’Odyssée précise qu’à Tirésias seul, Perséphone a conservé ses facultés intellectuelles après la mort, ce qui lui vaut d’avoir mémoire et conscience parmi les ombres oublieuses et ces qualités sont précieuses pour introduire à des études sur l’opérateur féminin [5] .

Le négatif

Dès lors, il appert que l’opérateur féminin, qu’il soit considéré seul ou en résonance avec celui de la stasis, introduit dans la représentation du citoyen et dans l’orthodoxie civique le travail d’un principe négatif que celles-ci intègrent et, ce faisant, dépassent pour constituer leur cohésion et leur cohérence comme une dynamique vivante. L’imaginaire de virilité du citoyen se construit d’intégrer des expériences féminines qui lui sont autres et, dès lors que l’opérateur féminin est lié à celui de la stasis, la mémoire qu’il porte est la mênis, mémoire du ressentiment et du deuil tragique, qui ne veut pas mourir, qui répète toujours la faille et la brisure en deux dans l’unité proclamée et finalement construit cette unité sur la faille même.
On peut toutefois s’interroger. Englobé dans la construction imaginaire de la virilité citoyenne et de l’unité de la cité, l’opérateur féminin apparaît aussi comme un facteur dynamique de stabilité. Le dépassement du négatif auquel il donne lieu n’est jamais que la refondation incessante du même à partir de ce qui le nie. Dès lors peut-il y avoir une histoire de l’imaginaire grec en la matière et en ce cas quels seraient les mécanismes du passage à la production d’un imaginaire autre ? Nicole Loraux ne nous l’a pas dit. À d’autres peut-être de travailler en ce sens.

Footnotes

[ back ] 1. Loraux 1989 : 7 (« Introduction. L’opérateur féminin »).
[ back ] 2. Ibid. p. 8.
[ back ] 3. Ibid. p. 15.
[ back ] 4. Ibid. p. 14. cf. Froma Zeitlin, Playing the Other : Theater, Theatricality and Feminine in Greek Drama, Representation, 11 (1985), pp. 63-94.
[ back ] 5. Ibid. p. 18.