Les formules et la métrique d’Homère

IV. La structure des formules

Mais d’autres raisons que les limitations imposées à l’analyse de la diction formulaire nous empêchent d’expliquer par le fonctionnement même de cette diction tous les exemples que nous trouvons des deux irrégularités faisant l’objet de notre étude. Dans un certain nombre de cas il est certain que l’irrégularité—s’il y a irrégularité—fait partie intégrale de la diction traditionnelle, puisqu’elle se trouve dans le corps d’une formule régulièrement employée telle quelle, ce qui exclut la possibilité de la modification de formules métriquement correctes, ainsi que la juxtaposition de deux formules ne se liant pas sans faute métrique. De plus ces cas s’expliquent de façon certaine comme étant le résultat d’une survivance: plutôt que de renoncer à certaines formules devenues métriquement incorrectes par suite de changements dans la langue parlée, qui eurent leur répercussion dans la langue de la poésie héroïque, les aèdes préféraient les conserver bien qu’elles fissent violence au rythme.

Nous avons écrit au paragraphe précédent les mots irrégularité—s’il y a irrégularité. C’est qu’il s’agit surtout de formules contenant des mots qui, à un moment donné, avaient un digamma initial ou post-initial dont on ne saurait affirmer catégoriquement s’il était, ou s’il n’était pas, prononcé par le poète ou par les poètes de l’Iliade et de l’Odyssée. S’il l’a été, il n’y a pas d’irrégularité métrique et il devient par conséquent inutile de le traiter dans ces pages. Mais si cette consonne n’a pas été prononcée par Homère, il faut en savoir les causes, se rapportant à l’histoire de la diction formulaire, qui ont amené les aèdes à tolérer des fautes métriques qui n’existeraient pas autrement. Donc nous abandonnons, dans ce chapitre, le terrain solide de {43|44} l’emploi des formules pour aborder un problème où il nous faudra toujours faire la part de l’hypothèse.

Les cas dans Homère dans lesquels la perte d’un digamma originel est le plus clairement indiquée sont ceux où figure ὥς « comme » post-posé.

Dans un seul cas il y a hiatus d’une brève devant ce mot: παῖδα δὲ ὥς (σ 323). Et dans six cas il y a hiatus d’une longue: Διὶ ὥς (B 781), μελίη ὥς (N 178), λύκοι ὥς (Δ 471, Λ 72, Π 156), νηπύτιοι ὥς (Ν 292, Υ 244).

Par contre ὥς post-posé ne fait pas position en Γ 196, Θ 94, N 137, χ 299. Et il permet l’élision du mot précédent dans les cas suivants: θεὸς δ᾽ ὥς (Ε 78, K 33, Ν 218, Π 605), ἀστὴρ δ᾽ ὥς (Ζ 295, ο 108), ὅλμον δ᾽ ὥς (Λ 147), λέονθ᾽ ὥς (Λ 383, Μ 293, Π 756), νιφάδες δ᾽ ὥς (Μ 156), λέων δ᾽ ὥς (Ω 41), ὄρνις δ᾽ ὥς (α 320), πατὴρ δ᾽ ὥς (β 47, 234, ε 12), θεοῦ δ᾽ ὥς (η 11), ἰχθῦς δ᾽ ὥς (κ 124), βοῶν δ᾽ ὥς (μ 396).

Selon l’étymologie généralement admise, ὥς post-posé provient d’un indo-européen *sṷ̯ō attesté par le vieux haut-allemand « ainsi », gothique swē « comme », osque svaí « si » (cf. Boisacq, Dict. Etym., p. 1084), qui a du passer par *῾ϝως avant de devenir ὥς. La forme ῾ϝως nous fournit la consonne initiale nécessaire à l’allongement par position des syllabes finales brèves qui, dans les cas cités, apparaissent au temps fort. Remarquons ici que l’ordre d’alternance des cas des deux catégories exclut {44|45} toute possibilité d’assigner le mot dans sa forme plus ancienne ou plus récente à certaines parties des poèmes qu’on attribuerait à différentes époques:

1. ῾ϝως  Β190, 764, 781 Γ2, 60      Γ230, Δ471, 482     Ε476
2.  ὥς                                         Γ196                         Ε78

         Ζ433        Ι155, 297, 302      Λ58, 72      Λ172, 237
Ζ295 Θ94 Κ33 Λ147 Μ176 Ν178 Ν292, 470, 531 Λ383 Μ156 M293 N137 N218 Ξ185 Ο196 Π156 Σ57, 438, Υ200, 244, 431 Π605, 756 Χ434 δ32 ε36 ζ309 η71 θ173 Ω41 α320 β47, 234 ε12 η11 λ413 ξ205 σ29, 234, 296, 323 τ280 ψ339 κ124 μ396 ο108 χ299

De quel avantage peut donc nous être dans notre recherche la connaissance du fait que ὥς, à une époque donnée, possédait une consonne initiale, puisqu’il existe dans Homère des cas assez nombreux où ce mot ne peut l’avoir? Il y a deux explications pour concilier ces deux catégories d’emplois. La première suppose que les cas de syllabe finale brève au temps fort et d’hiatus que nous avons cités, tels que nous les voyons, furent l’œuvre du poète (des poètes) de l’Iliade et de l’Odyssée. Selon l’autre version ces irrégularités métriques ne sont qu’apparentes, étant dues non pas à Homère mais à ceux qui transmirent le texte des poèmes. En réalité, comme nous le verrons, ces deux explications attestent l’une et l’autre les mêmes faits dans l’histoire de la diction de l’épos. Considérons-les tour à tour.

Lorsque, la langue parlée se modifiant, la consonne initiale de ὥς fut perdue, les aèdes se virent obligés soit de renoncer à certaines expressions traditionnelles devenues de ce fait métriquement incorrectes, soit de les employer malgré les fautes qu’elles contenaient. Dans certains cas ils choisirent la deuxième alter- {45|46} -native, guidés sans doute en grande partie par la simple habitude, mais surtout par leur désir de conserver une manière commode et traditionnelle d’exprimer telle idée essentielle dans telle étendue du vers. Quelle était la nature et la force de ce désir, on l’apprendra par une étude des vers dans lesquels apparaissent les expressions θεὸς ὥς, θεὸν ὥς, que l’on trouve 7 fois dans l’Iliade et 6 fois dans l’Odyssée, toujours avec la mesure ⏑ – –.

Ces expressions tombent 7 fois devant la diérèse bucolique, où elles sont suivies d’une forme du verbe τιμάω ou de son synonyme τίω:
















1. Ι 155              
          ⎧ κέ   } δωτίνῃισι     τιμήσουσι
2. Ι 297   οἵ σε        
          ⎩ κέν              
3. ε 36             θεὸν ὥς   τιμήσουσι
            μιν περὶ κῆρι        
4. τ 280                
      οἳ δή           τιμήσαντο
5. ψ 339                
                             
6. Λ 58     Αἰνείαν θ᾽, ὃς Τρωσὶ            
                θεὸς ὥς τίετο δήμωι      
7. ξ 205     ὃς τότ᾽ ἐνὶ Κρήτεσσι            

Les parties de ces six vers qui tombent après la coupe trochaïque ont entre elles une ressemblance frappante. Il n’y a qu’une différence de désinence entre les hémistiches finales de 1–3 et de 4–5; et la ressemblance des exemples 6–7 avec les autres devient plus apparente lorsqu’on comprend que, dans ces vers, δήμωι n’ajoute rien à l’idée essentielle de la phrase, car Τρωσί et Κρήτεσσι ont déjà indiqué ceux par qui le héros dont il est question fut honoré, et il n’y a aucune idée de distinction entre les nobles et le peuple. L’adjonction de δήμωι, qui ne fait qu’amplifier la noblesse du style, n’est due qu’à la nécessité de terminer le vers. L’emploi de ce mot est comparable à celui de l’expression δουρι φαεινῶι, employée ou omise après ἀκόντισε selon que le poète veut terminer sa phrase à la diérèse bucolique ou à la fin du vers. [2] Grâce au fait que θεὸν ὥς peut tomber devant la diérèse bucolique les aèdes possédaient un artifice qui par la simple variation d’une désinence, leur permettait d’exprimer les idées ils l’honoreront comme un dieu et ils l’honorèrent comme un dieu, et qui, par changement de -ν de l’accusatif en -ς du nominatif et l’adjonction de δήμωι, leur permet de exprimer l’idée il fut honoré comme un dieu. C’est un artifice assez typique de la diction formulaire: {46|47} une même idée essentielle est exprimée avec des différences de temps, de voix, de mode, et de personne, par un groupe d’expressions qui n’ont que certaines différences de désinence ou une différence d’un ou deux mots. C’est l’œuvre de l’analogie: une expression en a suggéré une autre, et toute la série ainsi créée a été conservée, étant facilement apprise par les jeunes aèdes grâce à la ressemblance qu’elles avaient entre elles.

Mais le fait que θεὸς ὥς, θεὸv ὥς, peut tomber ainsi devant la diérèse bucolique n’est pas le seul avantage de ce groupe d’expressions similaires. La diction des formules peut être comparée à un filet dont chacune des mailles représenterait une expression formulaire: la forme de chaque maille s’accorde avec celle des mailles qui l’entourent. Ainsi à une seule exception près les formes τιμήσουσι (4 fois), τιμήσαντο (2 fois), τιμήσασθαι, τιμήεντα, τιμήεντος, tombent après la diérèse bucolique, comme le font aussi, sans une seule exception, les formes εἰσορόωντα (7 fois), εἰσορόωντας (3 fois), εἰσορόωντι (2 fois) εἰσορόωντο, εἰσορόωσαι (2 fois), εἰσορόωσα (2 fois), εἰσορόωσι(ν) (5 fois), εἰσοράασθαι (6 fois), εἰσοράασθε, εἰσορόωσαν, εἰσοροώσηι. Il ne saurait être question dans cette étude de rechercher les usages divers que peut avoir dans la versification un verbe tombant après la diérèse bucolique. Une telle recherche, sans parler de sa longueur, exigerait une appréciation préalable des méthodes d’analyse de la diction des formules et une compréhension des limites imposées à cette analyse. Constatons seulement la fréquence avec laquelle les formes des deux verbes en question tendent à tomber à la fin du vers, ce qui rend θεὸν ὥς tombant devant la diérèse bucolique d’autant plus utile pour la versification. Car on peut faire suivre cette expression de n’importe quelle forme de εἰσοράω déjà citée et on pourra ainsi exprimer l’idée essentielle honorer comme un dieu à d’autres temps et à d’autres modes que ne le permettent les seuls verbes τιμάω et τίω. Ainsi nous trouvons:

η 71 καὶ λαῶν, οἵ μίν ῥα θεὸν ὣς εἰσορόωντες
θ 173 ἐρχόμενον δ᾽ ἀνὰ ἄστυ θεὸν ὣς εἰσορόωσιν
Cf. Μ 312 ἐν Λυκίῃι, πάντες δὲ θεοὺς ὣς εἰσορόωσι


Les formes duprésent de τιμάω et τίω (τιμῶσι, τιμῶντες, τίουσι, τίοντες) ne pourraient permettre à ce temps l’artifice qu’elles rendent possible au passé et au futur. {47|48}

Laissons maintenant la composition de ces formules et voyons quelle aide leur mesure intégrale apporte au poète dans sa versification. Dans les 9 vers cités l’idée honorer (ou honoré) comme un dieu est exprimée par des groupes de mots s’étendant entre la coupe trochaïque et la fin du vers, et commençant par une consonne simple. Nous avons eu l’occasion de démontrer dans L’épithète traditionnelle dans Homère (pp. 11 ss.) que les formules de cette valeur métrique jouent dans la versification, en raison de leur rapport avec la coupe trochaïque, un rôle des plus importants. Dans de nombreux cas l’aède possède deux phrases qui peuvent exprimer une troisième idée par la réunion de la première partie de l’une à la deuxième partie de l’autre. Ainsi une phrase AB et une phrase XY peuvent fournir le matériel d’une phrase AY ou XB. Mais cet échange ne peut se faire dans la poésie hexamétrique qu’à la condition que A soit métriquement égal à X, et B à Y. De plus il sera avantageux, ou même nécessaire, que A et X se terminent et que B et Y commencent à une des coupes du vers. Car il y aura le plus souvent une pause plus ou moins prononcée entre les différentes parties d’une phrase qui peuvent ainsi se disjoindre et se rejoindre. Dans notre étude qui vient d’être indiquée nous avons cité de nombreux cas où l’on rencontre cet artifice (pp. 11 ss.). Par exemple:

AB o 340 τὸν δ᾽ ἠμείβετ᾽ ἔπειτα πολύτλας δῖος Ὀδυσσεύς
XY ε 94 αὐτὰρ ὁ πῖνε καὶ ἦσθε διάκτορος Ἀργειφόντης
AY θ 338 τὸν δ᾽ ἠμείβετ᾽ ἔπειτα διάκτορος Ἀργεϊφόντης
ΧΒ ζ 249 ἦ τοι ὁ πῖνε καὶ ἦσθε πολύτλας δῖος Ὀδυσσεὺς

AB Ε 426 = Ο 47 ὣς φάτο, μείδησεν δὲ πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε
XY Ε 420 τοῖσι δὲ μύθων ἦρχε θεὰ γλαυκῶπις Ἀθήνη
AY ν 287 ὣς φάτο, μείδησεν δὲ θεὰ γλαυκῶπις Ἀθήνη
ΧΒ Χ 167 = α 28 τοῖσι δὲ μύθων ἦρχε πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε

On ne doit pas s’attendre à trouver l’artifice d’échange aussi clairement marqué dans le cas des hémistiches θεὸν ὣς τιμήσουσιν, etc., que dans le cas des hémistiches contenus dans les vers qui viennent d’être cités. Là l’artifice n’est si nettement indiqué que parce qu’il s’agit de phrases de formation des plus simples, exprimant des idées qui réapparaissent dans la poésie héroïque avec une très grande fréquence. Le cas se présente {48|49} néanmoins assez souvent pour qu’on puisse se rendre compte de quelle utilité la mesure des expressions θεὸν ὣς τιμήσουσιν, etc., est au poète. Nous trouvons, par exemple, que les premières parties des vers suivants ont entre elles une certaine ressemblance:

N 206 καὶ τότε δὴ περὶ κῆρι Ποσειδάων ἐχολώθη
Ω 61 Πηλέι, ὃς περὶ κῆρι φίλος γένετ᾽ ἀθανάτοισι
ζ 158 κεῖνος δ᾽ αὖ περὶ κῆρι μακάρτατος ἔξοχον ἄλλων
η 69 ὣς κείνη περὶ κῆρι τετίμηταί τε καὶ ἔστιν

Le poète a pu faire trois des vers cités plus haut en joignant un hémistiche modelé sur le type de ceux qui commencent ces vers à un hémistiche de la série qui nous occupe:






τ 280 = ψ 339 οἳ δή   τιμήσαντο
        μιν περὶ κῆρι θεὸν ὣς  
    ε 36 οἵ κέν   τιμήσουσιν

Pour bien comprendre quelle ressource de versification cet artifice d’hémistiches interchangeables est pour le poète il faut continuer soi-même le jeu qu’on voit dans l’échange de τιμήσαντο, τιμήσουσιν, et se rendre compte combien le maniement de cet artifice est facile. D’ailleurs, en composant ainsi des vers, on peut être certain de reproduire fidèlement les procédés de versification d’Homère. Rien n’indique dans la diction de l’Iliade et de l’Odyssée que ce poète ait jamais renoncé à cet artifice de l’échange des formules, pour le remplacer par des mots originalement trouvés, lorsqu’il pouvait ainsi exprimer sa pensée. Donc, on pourrait faire par exemple:













            τιμήσαντο
    τότε   τιμήσουσιν
  και   δὴ περὶ κῆρι θεὸν ὣς  
    νῦν   εἰσορόωσιν
            εἰσορόωντες
            τιμήσαντο
            τιμήσουσιν
      Πηλέι,   ὃν περὶ κῆρι θεὸν ὣς  
            εἰσορόωσιν
            εἰσορόωντες

Le jeu est trop facile pour qu’il soit nécessaire de le continuer ici; mais c’est cette facilité même qui montre combien la valeur métrique de la série de formules θεὸν ὣς τιμήσαντο, etc., était {49|50} commode pour le poète. Et remarquons que ce n’est pus seulement dans le cas de la série d’hémistiches tombant devant la coupe trochaïque que nous venons de citer que la mesure fournit cette commodité. On pourrait continuer la démonstration au moyen des hémistiches des autres vers où θεὸν ὥς tombe devant la diérèse bucolique. Ainsi la première partie du vers θ 173

ἐρχόμενον δ᾽ ἀνὰ ἄστυ θεὸν ὣς εἰσορόωσιν


appartient à la série de formules contenue dans les vers suivants:

η 40 ἐρχόμενον κατὰ ἄστυ διὰ σφέας· οὐ γὰρ Ἀθήνη
π 170 ἔρχησθον προτὶ ἄστυ περικλυτόν· οὐδ᾽ ἐγὼ αὐτὴ


etc., etc.

Ayant vu d’une part comment θεὸν ὥς devant la diérèse bucolique se joint à certaines formes du verbe qui tombent entre cette césure et la fin du vers, et d’autre part comment la formule ainsi composée se lie à d’autres hémistiches tombant devant la coupe trochaïque, nous savons à quel point la diction traditionnelle aurait été ébranlée si les aèdes avaient dû renoncer à θεὸν ὥς mesuré ⏑ – – lorsque la consonne initiale de ὥς se fut perdue. Il est impossible d’arranger autrement, dans la même étendue du vers, les mots exprimant l’idée ils l’honoreront comme un dieu de façon à éviter toute faute métrique. Il faudrait renoncer à toute l’idée si noblement conçue, et conçue en mots si intimement et si naturellement liés aux autres mots et aux autres expressions de la diction formulaire. C’est donc par nécessité que les aèdes se sont résignés ici à la présence de la syllabe brève au temps fort. Et on ne peut pas prétendre que nous abusons du terme nécessité, puisqu’à la rigueur on pourrait arranger en hexamètres, d’une autre façon, l’idée ils l’honoreront comme un dieu. Pour soutenir une telle objection il faudrait faire une expression de la même brièveté, s’adaptant aussi facilement à l’intérieur aux différences de temps, de voix, de mode et de personne, et s’enchaînant aussi naturellement dans l’hexamètre aux autres mots avec lesquels elle doit être associée. On peut affirmer sans hésitation que personne parmi nous n’est de taille à créer une telle expression. Mais il {50|51} faut bien que le Moderne sente ici toute son impuissance. Nous pouvons juger par notre incapacité complète à remplacer un seul des artifices de la diction aédique combien remarquable est cette diction qui n’est que l’ensemble de tels artifices.

La nécessité où se trouvaient les aèdes ou de tolérer la faute métrique ou de renoncer à tout un artifice est aussi clairement indiquée par l’emploi de θεὸς ὥς à la fin du vers. Ulysse, dans la scène de l’ambassade, s’adresse à Achille:

I 301 σὺ δ᾽ ἄλλους περ Παναχαιοὺς
τειρομένους ἐλέαιρε κατὰ στρατόν, οἵ σε θεὸν ὣς
τείσουσ᾽· ἦ γάρ κέ σφι μάλα μέγα κῦδος ἄροιο


Hécube, des murs de Troie, s’adresse à son fils mort:

X 432 ὅ μοι νύκτάς τε καὶ ἦμαρ
εὐχωλὴ κατὰ ἄστυ πελέσκεο, πᾶσί τ᾽ ὄνειαρ
Τρωσί τε καὶ Τρωιῇισι κατὰ πτόλιν, οἵ σε θεὸν ὣς
δειδέχατ᾽· ἦ γὰρ καί σφι μάλα μέγα κῦδος ἔησθα
ζωὸς ἐών·


Lorsqu’on a compris que δειδέχατ᾽ n’est au point de vue du sens que l’équivalent de τιμήσαντο, tout comme εἰσορόωσιν—car τιμήσαντο ne pourrait servir ici—on se rend compte que dans les deux cas le poète se sert d’un artifice identique: il a une manière fixe d’exprimer, entre la diérèse bucolique et la fin du vers suivant, l’idée qui t’honoreront (honorèrent) puisque tu leur donnerais (étais) une grande gloire.

Dans le premier passage la modification de l’idée par la substitution de κε à καί, et de ἄροιο à ἔησθα, est typique de la façon dont les aèdes modifient une formule pour l’adapter aux nuances de l’idée. Il n’est pas besoin d’insister sur le fait que cet artifice aurait également dû être abandonné si les aèdes avaient voulu éviter la syllabe finale brève au temps fort: il est impossible de donner une autre disposition aux mots tombant après la diérèse bucolique. Il y avait donc double raison pour garder θεὸν ὥς.

On distingue aussi nettement l’artifice auquel sert l’expression ἠέλιος ὥς, ἠέλιον ὥς, dans les trois vers où elle apparaît. En Ξ 185 il s’agit du voile avec lequel Héra se cache le visage:

καλῶι νηγατέωι· λευκὸν δ᾽ ἦν ἠέλιος ὥς {51|52}


en σ 296 d’un collier:

χρύσεον, ἠλέκτροισιν ἐερμένον, ἠέλιον ὥς


et en τ 234 d’un chiton:

τὼς μὲν ἔην μαλακός, λαμπρὸς δ᾽ ἦν ἠέλιος ὥς


L’aède, sachant qu’il pouvait exprimer l’idée tel le soleil entre la diérèse bucolique et la fin du vers, achève sa description au quatrième pied et complète le vers avec la formule en question. Dans les expressions λευκὸν δ᾽ ἦν, λαμπρὸς δ᾽ ἦν, du premier et du troisième des vers cités on trouve un autre artifice fixe: la technique de la diction formulaire que nous avons décrite comme étant la réunion de formules dont chacune a sa place ou ses places fixes dans le vers, peut être décrite sous un autre aspect comme une technique de la facture à la fois de la phrase et du vers. Il va sans dire que l’artifice que nous venons de signaler devait être aussi abandonné si l’on voulait remédier à la perte de la consonne initiale de ὥς.

Il est inutile d’étudier plus longuement les divers artifices auxquels servent les expressions où ὥς suit une syllabe brève au temps fort. Non seulement la méthode de recherche et les conclusions seraient les mêmes que dans les cas déjà considérés, mais encore en ce qui concerne les expressions n’apparaissant qu’une seule fois, il est plus difficile de reconnaître l’artifice avec toute certitude; car le succès de l’analyse de la diction dépend forcément d’une certaine abondance d’emplois analogues. Remarquons cependant que pour la validité de nos conclusions, il n’est pas nécessaire de savoir que toute formule qui suppose l’existence de ῾ϝως dans la diction à un moment donné est traditionnelle. Un aède aurait peut-être pu créer sur le modèle de θεὸς ὥς, ou d’une autre formule, une expression nouvelle dans laquelle apparaîtrait cette faute consacrée par l’usage. Mais il faut que cette irrégularité ait eu son origine dans la survivance de la formule telle que nous l’avons décrite.

L’autre explication qu’on pourrait donner de l’emploi de ὥς post-posé serait de supposer que le ϝ initial aurait survécu dans la prononciation des aèdes de la même façon que la con- {52|53} -sonne initiale de σῦς; les aèdes auraient dit tantôt ‘ϝώς, tantôt ὥς, comme ils disaient tantôt σῦς, tantôt ὖς. Il est évident que la nature de cette explication ne laisse place à aucune preuve ni à aucune réfutation, lesquelles ne pourraient sortir que d’un témoignage épigraphique que nous ne possédons pas. Mais le fait que cette théorie est exacte ne changerait en rien nos conclusions sur la survivance de la formule. Dans un des cas cette survivance aurait déterminé une faute métrique, dans l’autre elle aurait déterminé la survivance, dans la langue aédique, d’une forme perdue dans la langue parlée.

Cette supposition de la présence possible dans Homère d’une forme ϝώς nous amène naturellement aux autres cas dans lesquels on explique l’hiatus et la syllabe finale brève au temps fort par la chute ou par la présence d’un digamma initial ou d’un groupe initial δϝ-, comme dans le cas de δήν, δεινός, δέος, δείσας, etc. [3] Le problème ne se pose pas tout à fait de la même façon pour ὥς que pour les autres mots à ϝ initial ou post-initial, car dans leur cas l’omission de cette consonne n’est pas assez fréquente pour nous permettre d’avoir la certitude qu’Homère connaissait une forme du mot sans consonne initiale. [4] Il y a trois façons différentes d’expliquer l’emploi des mots portant la trace d’un digamma initial ou post-initial: (1) Le digamma aurait été prononcé par le poète et la nature de ce son lui aurait permis d’allonger la syllabe naturellement brève au temps fort {53|54} et de laisser brève la syllabe naturellement brève au temps faible (ainsi Hartel, Homerische Studien, III, pp. 70 ss.; Solmsen, Untersuchungen zur Griechischen Laut- und Verslehre, pp. 129 ss.). (2) Dans la diction des aèdes le digamma aurait survécu et aurait été employé ou omis, comme l’est la consonne initiale de σῦς, ou le τ de πτόλις, selon les besoins de la facture des vers. (3) Le digamma aurait complètement disparu de la langue aédique au moment où l’Iliade et l’Odyssée furent composées, et sa survivance apparente serait due au fait que les poètes, pour remédier aux fautes métriques entraînées par cette perte, auraient été obligés de bouleverser leur diction formulaire de fond en comble, et même de l’abandonner complètement. La nécessité où les aèdes se trouvaient de renoncer à la formule θεὸν ὣς τιμήσουσι, ou de tolérer la faute métrique se serait imposée de la même façon pour toute autre formule renfermant un mot qui aurait perdu son digamma initial. Le problème du digamma nécessite actuellement une recherche qui, partant d’une pleine connaissance de la technique des formules, suivra la méthode employée ici pour la formule que nous venons de mentionner. Conduite aussi dans les hymnes homériques, dont toutes montrent des traces de digamma bien que l’on puisse en assigner certaines à une date relativement récente, [5] cette recherche doit donner des conclusions affirmatives, à en juger par les conclusions du présent essai aussi bien que par celles de L’épithète traditionnelle dans Homère. Mais cependant, quelle que soit la netteté de ces conclusions, elles auront toujours une portée limitée. On n’y aura démontré qu’une possibilité. On aura prouvé que la suppression du digamma ne justifie pas la condamnation de l’expression, et on aura détruit la base solide sur laquelle se sont appuyés les éditeurs qui ont voulu reconstituer le digamma dans {54|55} le texte de l’Iliade et de l’Odyssée. Mais on n’aura point prouvé qu’Homère ne prononçait pas cette consonne, car les deux autres explications indiquées resteront toujours également possibles. Comme il a été dit plus haut, seul le témoignage de l’épigraphie pourra nous fournir une solution certaine du problème. En attendant, celui qui voudrait prendre l’une de ces trois hypothèses comme base de ses conclusions, serait inévitablement obligé de leur donner l’incertitude de l’hypothèse.

Il est donc impossible de savoir si des mots qui ont possédé à un moment donné un digamma initial, sont réellement des exemples d’hiatus et de syllabes brèves au temps fort qui, ainsi qu’on l’a suggéré, auraient servi de modèles à d’autres cas de ces irrégularités où le digamma ne joue aucun rôle. C’est là une hypothèse impossible à prouver ou à réfuter et qui se base sur une autre hypothèse du même genre. Mais puisque nous sommes ici dans un domaine où l’on oppose une possibilité à une autre, on peut supposer que les aèdes auraient toléré plus facilement les irrégularités qui étaient consacrées par le fait qu’elles étaient traditionnelles (p. 58). Il est imaginable que les aèdes aient développé pour les mots qui avaient perdu un ϝ initial un sentiment analogue à celui qu’ont les Français pour h « aspiré » et qu’eurent les Ioniens du temps d’Archiloque pour l’ancienne consonne initiale de οἱ (Arch. Fr. 29 v. 2. δέ οἱ, Sémonide, Fr. 7 v. 79, cf. Bechtel, Griechischen Dialekte, III, 39). Ce sentiment aurait amené les aèdes à faire une distinction nette entre une irrégularité où figurait un digamma perdu et ceux où ce son ne jouait aucun rôle, trouvant le premier tout à fait régulier au point de vue du rythme. D’ailleurs, pour revenir à la méthodologie que nous avons esquissée au début de cette étude, l’existence des modèles en question ne saurait être considérée comme une cause: elle ne serait qu’un de ces facteurs permettant au poète de laisser dans ses vers l’irrégularité que les véritables causes l’avaient amené à commettre.

Le cas des brèves finales à valeur de longues devant les liquides ῥ, λ, μ, ν, n’entre pas à vrai dire, dans le cadre de cet essai, puisqu’il est évident, par leur nature et par la façon dont le poète se sert dans ses vers des mots dont elles sont l’initiale, {55|56} qu’on se trouve en présence d’un artifice généralement employé pour rendre la syllabe longue par position. Mais il sera néanmoins avantageux de traiter brièvement ici de l’origine de cet allongement puisqu’il est question de la survivance des formules, et puisque c’est surtout ici que la critique est d’accord pour reconnaître cette survivance.

Cette étude ne serait pas complète sans quelques mots sur la formule πότνια ῞Ηρη qui apparaît 24 fois dans Homère. Ni Hoffmann, ni Knös, embarrassés par la fréquence de cette formule n’ont voulu la faire figurer sur leurs listes des cas d’hiatus illiciti qui vocantur, où, en effet, elle aurait contrasté avec les autres expressions qui n’apparaissent qu’une ou deux fois dans les poèmes. Ils n’avaient cependant aucune raison de faire cette exception. Hoffmann (Quaest. Hom., I, 93) remarque que l’expression tombe toujours à la fin du vers et il ajoute, ce qu’approuve Knös (De Dig. {56|57} Hom., p. 180) que l’expression « est venue à Homère de la poésie plus ancienne ». L’exactitude de la première de ces remarques est indiscutable, et nous avons toutes raisons de croire à la seconde; mais on aurait pourtant tort d’y voir des causes. Le raisonnement qu’il faudrait tenir alors serait qu’une expression ayant une place fixe dans le vers entraîne l’hiatus de ce fait, et que la poésie antérieure (sans doute Hoffmann veut-il dire la forme antérieure du vers homérique) admettait plus volontiers cette irrégularité. Ces deux hypothèses sont sans fondement.

On ne peut expliquer l’hiatus dans l’expression πότνια ῞Ηρη que de deux manières. Selon la première cette formule aurait été composée lorsque le nom d’Héra commençait par une consonne initiale, dont la présence dans ce mot à un moment donné nous est indiquée par le signe de l’aspiration.

Selon l’autre les aèdes, obligés par la technique de leur versification de trouver une formule nom-épithète pour Héra, au nominatif, pouvant tomber après la diérèse bucolique, et commençant par une consonne simple, n’auraient pu trouver d’épithète plus satisfaisante métriquement que πότνια. Il est évident que ῞Ηρη ne peut venir qu’à la fin de cette étendue du vers. Il reste alors à trouver une épithète de sens convenable, pouvant être employée comme ornement, ayant la mesure – ⏖ , commençant par une consonne simple, et se terminant par la désinence -ος ou -ις. Les conditions sont rigoureuses et il ne serait pas surprenant si les aèdes n’avaient pu y satisfaire. [8] Vu l’état actuel de nos connaissances sur l’étymologie de῞Ηρη, l’une de ces explications vaut l’autre, mais ce qu’elles impliquent toutes les deux—et ce qui importe pour les fins de notre étude—c’est que la formule πότνια ῞Ηρη étant traditionnelle et nullement l’œuvre d’Homère, ce poète n’est pas l’auteur de l’hiatus qu’elle présente. Et en effet nous avons des preuves du caractère traditionnel de la formule πόντια ῞Ηρη qui ne permettent pas de doute. Un des problèmes dont nous nous sommes occupés dans notre étude L’épithète traditionnelle dans Homère est précisément celui de prouver le caractère traditionnel des formules {57|58} nom-épithète, et nous avons démontré qu’il faut pour cela établir des systèmes de formules d’un certain type qui sont très étendus et qui excluent complètement l’élément superflu quant à la versification, c’est-à-dire tout élément équivalant à un autre au point de vue du sens et du mètre. Nous avons établi un système de ce caractère pour les formules nom-épithète des dieux et des héros qui tombent exactement entre une coupe et une des extrémités du vers et dans le Tableau où est présenté ce système (p. 50) figure la formule πότνια ῞Ηρη. D’une part elle a la même valeur métrique que huit autres formules nom-épihtète qu’on trouve employées dans le cas des dix autres dieux et héros dont les noms figurent au Tableau en question— δῖος Ὀδυσσεύς, Παλλὰς Ἀθήνη, Φοῖβος Απόλλων, δῖος ᾽Αχιλλεύς, μητίετα Ζεύς, φαίδιμος Ἕκτωρ, χάλκεος ῞Αρης, Τυδέος υίός; et d’autre part elle n’est jamais remplacée dans Homère par une autre formule nom-épithète ayant la même valeur métrique. Elle fait ainsi partie intégrale d’un système de formules à la fois trop étendu et trop simple pour être l’œuvre d’un seul poète.

Footnotes

[ back ] 1. La liste suivante est donnée d’après Knös, De digammo homerico, p. 167.

[ back ] 2. Sur cet artifice, cf. L’épithète traditionnelle, p. 54.

[ back ] 3. Il est inutile de traiter les mots à δϝ initial séparément de ceux à ϝ initial, car au point de vue de la métrique le même problème se présente pour l’expression μάλα δήν (3 fois) que pour πυκινὀν ἕπος (4 fois), l’allongement par position se faisant sans égard à la place où tombe la consonne. La graphie περιδδείσασα (Φ 328), περίδδεισαν (Λ 508), etc. (donnée par ASMΩ), ne peut faire cesser notre indécision puisqu’elle peut être l’œuvre d’un scribe qui, corrigeant περιδείσασα afin de le rendre métriquement correct n’osa cependant pas écrire τε δδείσηι en Ω 116. Il est également possible qu’Homère ait prononcé περιδδείσασα, les aèdes de son temps ayant trouvé cette prononciation artificielle pour remédier à la faute métrique occasionnée par la perte du ϝ . Ils auraient hésité à prononcer μάλα δδήν pour la même raison que le scribe aurait hésité à l’écrire. S’il prononçait le δ géminé le cas serait analogue à celui de la gémination des liquides μ, ν, λ, ρ (voir plus loin, p. 55).

[ back ] 4. Il est probable aussi que, pour des raisons d’ordre phonétique, les digammas aspirés auraient été perdus avant les autres digammas initiaux.

[ back ] 5. Hartel, Homerische Studien, relève dans Homère 3354 observances du digamma contre 617 négligences, soit une proportion de 5.4:1. Pour les Hymnes Allen, Homeric Hymns, Oxford, 1900, p. LXX, donne les chiffres suivants:










Dém. 53 observances contre 29 négligeances, soit 1.82:1
Ap. Dél. 23 8 1.27:1
Ap. Pyth. 59 14 4.2:1
Hermès 42 33 1.27:1
Aph. 57 12 4.75:1
Dion. 10 3 3.3:1
Pan 2 5 .5:1

[ back ] 6. Meillet et Vendryes, Traité de grammaire comparée, Paris, 1924, p. 50 ss.

[ back ] 7. Hom. Gram.2, p. 345

[ back ] 8. Cf. Dans L’épithète traditionnelle, p. 237 un cas semblable où les aèdes ont été obligés d’employer la formule περίφρων Πηνελόπεια quoique cette expression entrainât l’emploi d’une syllabe longue fermée devant la diérèse bucolique.

[ back ] 9. Cf. L’Epithète traditionnelle, p. 230.